Petites incivilités entre collègues: les prétéritions

Les preteritions, ces figures de style incivilités

Langue de vipère ou langue de bois, qui sont ces serpents qui sifflent à nos oreilles des discours pernicieux? Les prétéritions, ces expressions qui disent le contraire de ce qu’elles prétendent dire, peuvent teinter nos interactions d’incivilités larvées. Voici comment les reconnaître, chez nos interlocuteurs professionnels comme chez nous-mêmes, apprendre à y réagir et à les éviter, au bénéfice d’une élégance relationnelle pleine de panache qui délivre des jeux de pouvoir.

Les preteritions, ces figures de style incivilités

 

Quand les mots ont l’air d’en avoir deux

Il y a quelques semaines, lors d’une soirée chez des copains, une coach en formation me pose des questions sur mes débuts et surtout sur ma façon de concilier mon handicap et ma vie professionnelle. Je réponds et la voilà qui prend un air détaché et me dit “non, parce que moi aussi j’ai un handicap, mais je préfère ne pas emmerder les autres avec ça”. Y avait-il un sous-entendu dans son propos, alors que c’est elle qui est venue me poser ces questions ? Je l’ignore. Le ton doucereux m’a paru un brin auto-satisfait, l’attitude un poil patte-pelue. Bref,  elle avait l‘air d’en avoir deux et les effluves de jeu de pouvoir un samedi soir chez de vieux amis, non merci.

Alors dans le doute, je lui ai simplement répondu qu’elle avait bien raison. Ce qui, à sa réaction, n’était pas la réponse qu’elle attendait. Ce qu’elle voulait, c’était bien entendu que je lui pose des questions sur son handicap tout en se dégageant de la responsabilité d’en parler. Assorti d’une petite attaque en règle dans laquelle elle met en avant sa grandeur d’âme tout en montrant la petitesse de la mienne. Bref : la classe.

Nous reviendrons sur les insinuations une autre fois, pour l’instant, ne retenons que le désir de dire tout en s’en dédouanant, qui mène à des prétéritions sans doute utile au discours politique, mais peu favorable à la relation. Au travail ou dans la vie personnelle, nous sommes de temps à autres confrontés à des quidams plus ou moins francs du collier ou tout simplement plus ou moins à l’aise avec ce qu’ils ont à dire qui nous balancent tout de go des expressions qui disent le contraire de ce qu’elles prétendent dire.

 

 

Prétérition et jeux de pouvoir

La prétérition est une figure de style qui consiste à parler de quelque chose tout en annonçant qu’on ne va pas en parler. Destinée à attirer l’attention sur un sujet que le locuteur estime délicat, elle fait partie intégrante d’un art de la rhétorique qui peut être aussi bien éloquence que persuasion. Dès lors que l’art du bien parler n’est plus une argumentation mais est mis au service d’une intention de d’implanter un sentiment ou une opinion chez l’autre, une façon indirecte de le critiquer ou de passer un jugement, elle devient jeu de pouvoir.

Engagement de silence non tenu “pour montrer tout ce que je veux cacher”, en d’autres termes. Camouflage linguistique et dissimulation de l’intention, elle peut devenir une manœuvre stratégique parfaitement déplaisante de non-dits (l’absence de demande au profit de l’expression d’une critique, par exemple) de jugements qu’on cherche à imposer.

– “Bien entendu, je ne dis pas qu’il est incompétent. Je dis que son rapport n’était pas à la hauteur.”

Chouette, j’ai réussi à passer mon jugement, l’air de rien ! Ce terme incompétent qui a été mis là, entre nous sur la table, va y rester, personne ne peut l’enlever ! Car l’interlocuteur en prend note, puisque son attention a été attirée dessus. Regarde-moi, dans les yeux, aies confiance, et hop! Je t’en balance une!

communication au travail : Les preteritions sont souvent des petites incivilités entre collègues

 

Ces  petites torpilles déguisées en fausse bienveillance, en opinion faussement partagée ou même accompagnée d’un compliment ont des relents d’empapaoutage que chacun perçoit plus ou moins consciemment ou parfois pas du tout. Par ricochet, elles peuvent faire bien des dégâts, selon les situations, sur la relation, la confiance mutuelle, l’estime de soi :

– “Nul besoin de préciser, vu la conjoncture, que cette année, il va falloir se serrer la ceinture.”
– “Je ne vais quand même pas te rappeler que tu es tenu d’arriver à 9h.”
– “A quoi bon évoquer ton manque de reporting, la seule chose qui compte, c’est que le job soit fait et que tu t’es bien débrouillé pendant la réunion.”
– “On ne va quand même pas reparler de l’attitude que tu as eue, mais ça m’a blessé.”
– “N’insistons pas sur le fait qu’il n’était pas présent là à la réunion.”
– “Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais ta façon de parler à Bichtouille ce matin risque de t’attirer des ennuis.”
– “Tu me connais, je ne suis pas du genre à colporter des rumeurs, mais le nouveau du service informatique, il paraît qu’il se barre à 16h. Gonflé, le gars.”
– “Loin de moi l’idée de vouloir prendre parti dans ce conflit, mais je trouve que Tartempion dépasse les bornes.”

Cher interlocuteur, à bon entendeur, salut ! Rien de tel que de cacher quelque chose en l’exposant au grand jour et hop ! Je t’emmène avec moi dans mes jugements : à plusieurs, on est plus forts 😉

 

 

3 degrés de prétérition

Prenons l’exemple de l’expression “sans vouloir”, prétérition particulièrement évidente. “Sans vouloir” (te) commander, critiquer, influencer, conseiller, juger etc. suivi en général d’une injonction qui ne souffre pas la contradiction, d’une critique acerbe, d’une médisance brutale, d’un jugement définitif, d’un conseil non sollicité. Qu’il est pratique ce « sans vouloir » qui annonce la couleur ! Utilisé pour éloigner de l’interlocuteur l’envie de catégoriser le locuteur, pour se dédouaner soi-même des traces de honte tapies quelque part au fond de nous à l’idée d’avoir recours à ce genre de petite manipulation de bas étage,  il révèle justement la volonté de passer en force ou de médire. Il donne bonne conscience. Dans le même ordre d’idée :

– “Sans vouloir juger, la prez de Duschmoll à la réunion du codir, elle était vraiment à côté de la plaque.”
– “Sans vouloir te dire ce que tu dois faire, ça serait bien que tu envoies le planning aujourd’hui.”
– “Sans vouloir me vanter, c’est moi qui ait rédigé ce rapport.”

 

La prétérition critique

Cessons d’avoir peur de nos convictions et exprimons-les avec simplicité.  L’élégance ici consisterait à se questionner soi-même sur son intention de médisance d’une part et à faire le tri dans nos agacements d’autres part, de façon à remiser les uns dans le placard à caprices qui nous parlent de nous et de transformer les autres en demandes claires. Voir:

La médisance crée du lien et est néfaste pour l'estime de soi

 

La prétérition injonction

Selon la position hiérarchique, il peut nous revenir de diriger, de manger, de répartir les tâches. Nous craignons alors souvent à la fois de ne pas être aimé de nos collaborateurs et de ne pas obtenir ce que nous voulons.  Faisons des demandes claires, aimables et fermes au lieu de donner des ordres. Un leader digne de ce nom ne ressemble pas à un sergent-chef dans un film sur la guerre du Vietnam, ni à un bonimenteur au bagout sournoisement persuasif. Du coup, pas besoin d’enrober  l’affaire dans ce qu’on croit être un sirop de sucre et qui est en réalité bien indigeste. Assumons nos rôles et soyons directs !

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La prétérition auto-dévalorisante

Les prétéritions ne sont pas des jeux de pouvoir qui cherchent à prendre le dessus, à manipuler, à imposer des messages en loucedé lorsque nous parlons d’autrui. Elles visent à dévaloriser celui que nous avons dans le collimateur, la victime du jour. Et parfois, la victime du jour, c’est nous-mêmes !

La prétérition appliquée à soi-même devient alors une auto-dévalorisation reflet d’un positionnement relationnel maladroit. L’autre jour une cliente potentielle à qui je pose des questions sur son parcours et son mal-être professionnel me répond par deux fois en commençant ses phrases par « je ne veux pas donner l’impression de me vanter » et « sans vouloir être arrogante ».

Voilà typiquement deux introductions qui peuvent être interprétées comme l’attitude d’une personne qui se la raconte tant et plus, ou bien d’un bipède dévalorisé qui n’assume pas ses propres accomplissements et compétences et qui a besoin de les minimiser en les estampillant « vantardise » ou « arrogance ». Quoi qu’il en soit, le message reçu est bien que ce dont elle parle n’est pas le reflet de la réalité.

Il y a là non pas une volonté de manipuler, mais l’écho verbal d’un défaut de valorisation et d’un positionnement Victime (au sens Karpman du terme, d’où la  majuscule) qui explique parfaitement pourquoi cette cliente a le sentiment que ses N+1 successifs se sont appropriés son travail et que son évolution professionnelle a été plus lente qu’elle aurait dû l’être.

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Réagir aux prétéritions

Tout simplement en prenant le discours au pied de la lettre ! Rien de tel que le premier degré pour couper l’herbe sous le pied de ceux qui veulent en avoir deux! Et en coupant ainsi court à la discussion, à la tentative de médisance ou au jeu de pouvoir et en redonnant à l’interlocuteur la responsabilité de son discours. Une fois que c’est fait, quittez la conversation ou changez de sujet, à défaut de quoi l’interlocuteur risque de revenir dessus et vous de perdre toute crédibilité si vous vous laissez à nouveau entraîner sur ce terrain. Réagissez posément et avec bienveillance : vous êtes là pour faire preuve d’élégance et de panache relationnels. Inutile d’y mettre un ton persifleur ou donneur de leçon qui vous ferait jouer un autre jeu de pouvoir.

– “On ne va quand même pas reparler de l’attitude que tu as eue, mais ça m’a blessé.”
– “Alors d’accord, n’en reparlons pas.”

– “N’insistons pas sur le fait qu’il n’était pas présent là à la réunion.”
– “Effectivement, n’insistons pas.

– “Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais avec cette attitude, tu vas t’attirer des ennuis.”
– “Effectivement, c’est mon affaire.”

– “Tu me connais, je ne suis pas du genre à colporter des rumeurs, mais le nouveau du service informatique, il paraît qu’il se barre à 16h. Gonflé, le gars.”
– “Tu as raison : ne colportons pas de rumeurs.”

Et lorsqu’il s’agit d’auto-prétéritions dévalorisantes, posez des questions ou concentrez-vous uniquement sur ce que la personne nie avoir fait^^

– “Sans vouloir me vanter, c’est moi qui ai rédigé ce rapport.”  “Ah oui? Tu t’y es pris comment pour collecter toute l’info?” (ce qui vous permettra de valider l’affirmation. Il est parfois légitime, lorsqu’une telle formulation est faite, d’avoir des doutes sur la véracité de sa non vantardise et de flairer une appropriation exagérée).

 

 

Javel sémantique : je dis ça je dis rien

Comme pour les “il faut-on doit“, le “on” qui remplace le “je” ou le “nous“,  les demandes assertives ou la communication non violente, il ne s’agit pas de passer nos façons de nous exprimer à la moulinette du formatage et à la javel sémantique jusqu’à ce qu’elles ressortent dans une nuance de blanc plus blanc que blanc de blanc. Il n’est pas question d’appauvrir le langage et de dépouiller nos interactions de toute figure de style, de tout attribut littéraire, de créer une sorte de langue véhiculaire de la vie professionnelle,  au contraire. La clarification du message signifie aussi de la nuance et de l’émotion, donc du courage et du vocabulaire.

Il s’agit donc avant tout de réfléchir à nos propres manières de nous exprimer et à leur impact sur nos relations et sur la compréhension et la confiance mutuelles.  Et à chercher des moyens plus directs, plus authentiques, plus courageux de dire ce que nous voulons réellement dire pour éviter que message et relation professionnels s’engluent dans dans les malentenus.

Il s’agit de nous questionner sur nos intentions et nos besoins lorsque nous nous surprenons à utiliser ce type d’expressions et à agir en fonction :

  • Nous réapproprier notre droit à exprimer une opinion, à recadrer un comportement, à faire une demande et apprendre à le faire de façon élégante et affirmée
  • Etudier nos envies de médisance et de jeux de pouvoir pour identifier nos propres besoins à combler afin de retrouver des relations saines et agréables
  • Apprendre à nous valoriser en nourrissant l’estime de soi, en redécouvrant nos talents, nos accomplissements, notre valeur personnelle et professionnelle.

Maintenant, je dis ça je dis rien.  Et pour finir en cherry sur le cake, je laisse le Gorafi vous faire part de sa conclusion sur cette expression en vogue :

“Je dis ça, je dis rien” : Dans la majorité des cas, les gens disent bien quelque chose

 

 

 

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Les ratés de la communication: non demandes et petites manipulations

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Aller plus loin

Vous voulez construire et entretenir une posture relationnelle dénuée de jeux de pouvoir et au contraire forte et élégante, favorable à la concrétisation de vos aspirations professionnelles? Ithaque vous accompagne. Pour tous renseignements, contactez Sylvaine Pascual.

 

 

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