The failure wall, l’auto critique stalinienne réinventée

 

 

Ces derniers mois, l’échec a beaucoup fait parler de lui. Une tendance à la culture de l’échec est en train de donner lieu à tout un tas de bonnes idées et tout un tas de très mauvaises. Ainsi, quand des twitteurs ont attiré mon attention sur cette méthode du failure wall , j’avoue être tombée de ma chaise en découvrant l’auto-critique stalinienne révinventée!

 

 

 

Véritable fausse bonne idée managériale qui tient plus de l'auto critique stalinienne que de l'apprentissage convivialConvivial mur des échecs?…

Le principe du Failure Wall (ou mur des échecs): un mur sur lequel chacun va afficher ses échecs et les leçons qu’il en a tiré, avec derrière l’idée de “fêter des erreurs qui nous ont permis d’avancer”. Jusque-là, tout va presque bien, puis qu’il s’agit de promouvoir une technique davantage liée à la valorisation qu’à la dévalorisation.

Du moins en apparence. Car rendre ses échecs publics peut rapidement devenir une arme à double tranchant: l’auto-pilori, la bombe à retardement qui risque d’exploser à la figure non consentante de ceux qui sont soumis à une nouvelle fausse bonne idée managériale. Nous ne sommes pas si loin de la Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne.

 

…Ou vrai mur de la honte?

Combien de temps va-t-il falloir avant que certaines erreurs deviennent l’objet de médisance, de jugement, de moqueries (propre de l’homme, juger, médire et/ou se moquer des faiblesses/fragilités des autres le rassure et lui permet de ne pas regarder les siennes)?

Combien de temps avant que cette idée, a priori sympathique mais réellement ambigue devienne un wall of shame, faux mur d’apprentissage et véritable mur de la honte? Car si ce n’est pas l’intention de départ, qui peut en garantir l’intégrité? Qui peut en garantir l’utilsation bienveillante?

La méthode pleine de bonnes intentions tient-elle face à une réalité peut-être pas bien jolie-jolie de l’âme humaine, mais bien présente: la méfiance, la peur et les jeux de pouvoir qui en découlent? Du coup, par extension: à quel moment la méthode devient-elle un moyen  mettre le doigt sur la paille dans l’oeil du voisin? Une mise à l’index? Un moyen de désigner un coupable qui va payer pour le collectif? Après l’employé du mois, le loser de la semaine?

L’idée a des relents staliniens d’autocritique publique, associés à un côté gravé dans le marbre tout à fait dérangeant: les erreurs n’ont-elles pas droit à la péremption? Analyser une erreur et poser les actions nécessaires pour y remédier a justement pour objectif de ne pas s’ancrer dans l’erreur et de la dépasser, littéralement de la mettre derrière soi. Or, dans le principe du mur des échecs, l’erreur devenue indélébile risque de coller à la peau comme à la réputation. Pas très valorisant tout cela. Et puis ça ne favorise guère la confiance mutuelle.

Enfin, appprendre de ses erreurs est un état d’esprit, un mode de fonctionnement qui peut être développé petit à petit, éventuellement enseigné, et qui de toutes les manières nécessite de la pratique. Mais forcez-le, rendez-le obligatoire à coups d’outils standardisés et vous en faites une machine à stress, voire un instrument de torture morale. Car  pour parvenir à reconnaître ses erreurs sans soufrance, une bonne dose d’estime de soi est nécessaire, sous peine de tomber dans les mécanismes de dévalorisation si répandus dans nos sociétés judéo-chrétiennes. Le mur des échecs risque donc d’obtenir exactement l’inverse de l’effet escompté.

Le fait de rendre ses erreurs personnelles publiques pose plusieurs problèmes:

  • La question de l’objectivation. Le regard de l’autre rend beaucoup plus difficile d’admettre certaines erreurs, certains manquements, qui peuvent alors être perçus comme une menace: “si je montre que je suis faible alors ils auront ma peau.” Et hop, voilà l’erreur diminuée, modifiée, qui cherche d’autres responsables, qui se cache dans tout un tas d’excuses, bref, c’est toute l’utilité du truc qui disparaît.
  • La question de l’authenticité: pour les mêmes raisons que ci-dessus et avec les mêmes résultats, mais de manière consciente.
  • L’humiliation: pour certains, plus timides, plus en retrait, plus vulnérables, tirer les leçons d’un échec de façon privée est faisable et renforce la confiance en soi au travers des actions menées ensuite. Rendre public un échec peut être perçu comme une véritable humiliation, tant la peur du jugement des autres peut être paralysante.

Communiquer en interne sur une erreur collective comme par exemple une campagne marketing douteuse et susciter la discussion sur les leçons à en tirer est peut-être une bonne chose (j’insiste sur le peut-être).

Instaurer un management bienveillant dans lequel le chef permet, au travers de questions ciblées, à ses collaborateurs de tirer des leçons positives et valorisantes de leurs échecs et à mieux rebondir est intéressant.

Choisir indépendamment de toute pression de s’exprimer publiquement sur une erreur commise peut être un choix personnel, une stratégie avec un objectif et un cadre définis.

En revanche institutionnaliser l’autocritique individuelle comme technique de management présente bien trop de risques de dérives par rapport à ses éventuels bénéfices.

 

L’échec du management

L’autre conclusion à tout cela, c’est de prendre le temps de réfléchir en profondeur aux conséquences de la mise en oeuvre d’un système, quel qu’il soit, pour éviter de se laisser convaincre trop vite par des idées en apparence séduisantes, amusantes, intéressantes, mais qui peuvent présenter des effets pervers qu’il est important d’identifier. Soit pour pouvoir les modifier, les ajuster pour supprimer les conséquences problématiques, soit pour les rejeter.

D’autre part, la modélisation d’un système qui s’est développé dans un environnement spécifique pour le généraliser est une aberration. C’était déjà la plaie du développement personnel, et c’est en train de devenir la plaie d’une théorisation excessive du management.

  • Et vous, que pensez-vous de cette méthode?
  • Seriez-vous d’accord pour qu’elle soit instaurée dans votre équipe/entreprise?
  • Y participeriez-vous activement?

 

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Aller plus loin

 

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15 Comments

  • SebastienM dit :

    Hello SP0841

    Tout d’abord un grand merci pour avoir rédigé ce billlet sur “Thefailurewall”. ta mise en perspective est plus qu’intéressanté et pertinente, j’ose me repeter MERCI.

    Quand j’ai lu ce billet sur l’application du The failure wall dans cette entreprise américaine, je me suis dit le principe est bien mais la morale laudative qui l’accompagne me dérange.

    Grâce à ta reflexion que je peux encore mieux mettre des mots sur ce que je ressentais.

    The failure Wall est bien car, cela reprend le principe de la modélisation de l’excellence de Bateson où à l’étape 3 ; une question est posée sur les échecs. Qu’est-ce que j’ai appris en échouant que je n’aurai pas appris si j’avais réussi

     

    The failure Wall ne peut être mis en place en entreprise tel quel ( Cf ton argumentation)

     

    De la, comme j’aime quand meme l’idée, je m’interroge sur les conditions de réussite d’un Failure Wall.

     

    Il me semble, à froid que pour que cet outil fonctionne, ce qui est important de noter n’est pas la personne en echec ou l’erreur mais d’écrire en quoi tel erreur permet d’apprendre à faire ou à être mieux en fonction du domaine de l’erreur.

     

    Qu’en dis tu ?

     

    SEB0848

     

     

  • Patrick dit :

    Ohh oui, c’est bien téméraire de jeter en pature ses propres échecs à tout public. La culture de notre société a encore besoin d’évoluer vers un mode plus constructif.

    Afficher ses réussites s’avère plus satisfaisant pour soi-même et son entourage. C’est alors l’occasion d’expliquer comment on a pu y parvenir, de se mettre en valeur, et de porter ses interlocuteurs à imiter ce bon exemple.

    S’impliquer dans la bienveillance est plus surement porteur de motivation, d’envie de développer ses capacités.

    Travailler sur les échecs, qui sont bien souvent la voie nécessaire pour réussir un jour, relève plutôt de l’intime, des échanges dans un milieu restreint et amical. C’est ainsi que l’élève apprends aussi des ses maîtres ou amis.

    Merci encore de cette mise en garde contre des pratiques “modernes” qui semblent s’inspirer d’une histoire archaïques.

    • Sylvaine Pascual dit :

      “Travailler sur les échecs relève plutôt de l’intime” Je suis d’accord avec cette perception, qui permet à chacun de s’y prendre comme il lui convient avec ses erreurs.

      En même temps, je ne suis pas tellement convaincue par le fait d’afficher ses réussites non plus: potentiellement source de malaise pour certains, qui vont rester en retrait, au bénéfice, au final des vantards. Ou alors peut-être sous la forme d’un mur des stratégies: comment je m’y suis pris pour arriver à ce résultat.

  • Bonjour Sylvaine,

    Tu as raison de préciser que dans notre culture, et ton article l’illustre, le Failure Wall pourait vite devenir le Shame Wall, tant l’humour et le droit à l’erreur ne font pas partie de nos pratiques professionnelles.

    Tes arguments, les risques et les situations que tu décris sont tout à fait réalistes et plausibles dans nos entreprises et dans nos pratiques de management. 

    L’idée du Faliure Wall tel que présenté dans l’article US de la HBR avait plutôt pour objectif de créer du lien, d’animer une communication humoristique, les erreurs données en exemple ne portées que sur des actions légères, à prendre au 1er degré. L’idée est séduisante si, comme tu le mentionnes très justement, l’état d’esprit est là et se perpétue. ce qui effectivement n’est pas garanti partout et toujours.

    Excellente analyse, merci à toi d’avoir enrichi nos échanges, plutôt humoristiques avec SébastienM7H99 sur Twitter en 140 caractères, de ton expertise de coach.   

    • Sylvaine Pascual dit :

      N’oublions pas que derrière la prétendue convivialité de l’affaire se cache la culture qui a inventé les concepts de “loser” et “winner”.

  • SebastienM dit :

    Hello SP0945

    Je viens de relire mon commentaire, je commente plus vite que mon ombre mais je pourrais me relire, il manque des mots et il y a des fautes d’orthographe ^^ #thefailureattention.

    Je te rejoins completement : Pas de méthode unique ! Aristore nous a déjà prévenu :” il n’y a pas une méthode unique pour étudier les choses”. et dans la modélisation de l’excellence, la dernière étape met en exergue cela – Attention à la notion d’idéal qui est propre à chacun.

    Toujours dans ma réflexion sur les conditions de réussite, The failure Wall permet s’il est anonyme de noter tous les apprentissages différents en fonction d’un meme echec par exemple. Ce qui renforce, à mon sens, la culture de la réussite collective par la prise en compte de toutes les formes de réussite pour un même objectif.

    Je me relis avant d’appuyer sur publier ce commentaire. A défaut, il est urgent que je demande une formation sur les principales fautes d’orthographe à éviter facilement. ^^

    Encore merci pour ton billet qui pousse la réflexion et ta réactivité à répondre à nos commentaires.

    Seb0951

    • Sylvaine Pascual dit :

      Voilà un exemple de gestion de l’erreur: les fautes d’orthographe ou de frappe. Pas mort d’homme, vu de ma fenêtre, le clavier est plus sournois que le stylo;))

      De façon anonyme, pourquoi pas. Je préfère tout de même cultiver un état d’esprit individuel, qui pourra ensuite devenir collectif, d’acceptation de l’erreur.

  • Jean-Marc dit :

    Bonjour Sylvaine,

    C’est difficile de travailler sur ses erreurs ou ses échecs. Encore plus lorsqu’ils concernent ou impliquent une équipe, une hiérarchie. Est-ce pour cela que le chemin plus court est le plus souvent emprunté ?

    “C’est ma faute, c’est ma très grande faute !” ou, pire, “C’est TA faute…”

    Dévalorisation ou stigmatisation, comme tu l’expliques très bien, ne mènent pas à grand chose de constructif, ni individuellement ni collectivement. Les personnes en responsabilité doivent à leurs équipes un peu plus de maturité et de profondeur. Pour prendre le contrepied, comme tu l’expliques, il ne suffit pas d’afficher chaque mois la trombine du meilleur ouvrier pour améliorer les performances. Traiter les personnes avec lesquelles vous travaillez comme des enfants immatures auxquels il faut faire avouer leur mauvaise conduite me désole, c’est le moins que je puisse écrire.

    Sans vouloir effacer l’erreur, il y aurait quelque chose de pervers à la graver dans le marbre de l’histoire de l’entreprise ;  il s’agit bien de la dépasser, d’en faire un apprentissage… C’est une des missions les plus diffciles et délicates pour un “manager”, il doit à la fois dégager les responsabilités (les siennes y comprises) et permettre par un travail commun l’identification des axes sur lesquels on peut s’appuyer pour améliorer les pratiques, les résultats. A titre personnel, c’est toujours ce qui m’a paru le plus difficile… et le plus passionnant.

    • Sylvaine Pascual dit :

      Mission effectivement d’autant plus délicate pour les managers qu’ils vivent déjà eux-mêmes dans la peur de leurs propres erreurs et des répercussions qu’elles pourraient avoir… Il y en a, du boulot à faire, avant que l’erreur soit remise à sa vraie place, c’est à dire une anecdote dans un parcours;)

  • Msebastien dit :

    Mur des stratégies : J ADOPTE

    Tu as mis un copyright ?

     

  • Je retiens le mur des apprentissages, belle idée !

    @Sebastien : tu vois on avait bien besoin du coaching de Sylvaine ;-))

  • Partante pour définir un concept à 3, non contestable sur le plan des apports individuels et collectifs. Sébastien va être aux anges en tant que formateur (cf Les divines formations – 7H99) !!! 

    Excellente idée Sylvaine !

    PS : On voit que tu prends le temps du recul et de la réflexion dans cette période estivale = créativité 😉

  • Msebastien dit :

    On a toujours besoin d’un coach et cela est vital quand la coach, en l’occurence, est si compétente (si, si je l’affirme).

    Partant pour développer ce concept : Mur des stratégies d’apprentissage .

    En plus, je trouve que c’est une belle histoire de création collective déjà. Un lien proposé par MP1629, une réflexion de moi1630, un regard plus que pertinent de SP1630. Et tout cela sans se connaître, grâce à un outil simple Twitter.

    Bravo SP1630 et MP1630

    Merci à vous deux.

    SE1631

  • MSebastien dit :

    Re

    Voilà ma première contribution au mur des stratégies d’apprentissage. C’est à vous et aux autres naturellement

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