Quand la reconversion s’enlise (3): surmonter les erreurs d’aiguillage

Troisième volet des aventures de Lila au pays des bifurcations professionnelles! Nous la retrouvons après une prise de conscience importante: elle procrastinait sur le développement de son activité car entreprendre n’était pas pour elle. Mais comment faire le deuil d’un projet qui n’était pas le sien?

Je ne préjuge jamais de rien concernant les trajectoires que peuvent prendre mes clients, au fur et à mesure de l’accompagnement, parce qu’il y a parfois des bifurcations étonnantes à l’intérieur, inattendues, selon les informations qu’ils collectent pendant leurs multiples démarches, explorations et prises de renseignements. Et parfois, il y a bien des virages et des détours sur le chemin, qui sont toujours porteurs d’enseignements nécessaires à l’élaboration de leur projet. Et parfois, faire le deuil de certaines options n’est pas aisé.

Une nouvelle idée émerge

Pour Lila, prendre conscience que le projet d’entreprise n’était pas le sien, mais qu’elle s’était jetée sur une suggestion pour rassurer sa crainte de ne pas « trouver sa voie » a été difficile. Nous l’avons laissée alors qu’elle avait le sentiment d’être « assise sur un champ de ruine », selon ses propres mots. Mais une semaine plus tard, c’est une Lila toute ragaillardie que je retrouve et qui m’explique avec enthousiasme qu’elle a trouvé la solution. Vous ne serez pas surpris, vous l’avez bien compris après les deux premières parties de son histoire, Lila n’est pas du genre à rester coincée dans une situation qui la dérange. Alors elle s’est remuée, elle s’est démenée et elle pense avoir mis la main sur une information essentielle qui lui sert sur un plateau une nouvelle option.

« J’ai traversé quelques jours difficiles où j’y suis allée tous azimuts pour tenter trouver comment résoudre le problème. Et en creusant, je suis tombée sur un concept dont je n’avais jamais entendu parler, dans lequel je me suis tout de suite reconnue : la multipotentialité. »

Lila multipotentielle, ça ne surprendra probablement pas grand monde. Pour l’anecdote, la quasi-totalité de mes clients le sont, mais ce n’est pas un sujet que j’aborde de cette manière avec eux, parce que quel que soit le mot mis dessus (zèbre, surefficient, surdoué etc.), les portraits qui en sont fait beaucoup trop schématiques et surtout parce que l’étiquette a peu d’utilité : il n’y a pas deux façons identiques d’être multipotentiel et ce qui nous intéresse, c’est l’identité personnelle, la singularité, pas des nouvelles cases dans lesquelles se couler, qui pourraient biaiser la réflexion. Il me parait donc plus intéressant et plus efficace d’explorer la personnalité de chacun dans ses dimensions et sa complexité que d’avoir recours à des généralisations.

« j’ai lu beaucoup d’articles sur plusieurs sites, et tous convergeaient vers une idée qui m’a séduite et qui me donnait une solution intéressante : les multipotentiels sont faits pour le slashing. Cumuler plusieurs vies professionnelles, j’y voyais là un moyen parfait de résoudre mes difficultés. Je n’avais qu’à associer l’activité de mon entreprise avec une autre activité à temps partiel et je pourrais ainsi démarrer tranquillement, avec des revenus fixes comme fond de roulement. Je n’étais pas obligée d’abandonner mon projet, il suffisait juste de le monter autrement ! »

Le slashing est effectivement une possibilité qui a beaucoup été mise en valeur comme une solution avantageuse pour les multipotentiels qui tiennent à exercer plusieurs activités peu réconciliables autrement qu’en étant menées de front. Si pour l’instant, la grande révolution du slashing annoncée il y a 4/5 ans peine à arriver, c’est parce qu’il peut signifier des conditions difficiles : la précarité des revenus, la possibilité d’éparpillement et de fatigue. Solution intéressante lorsqu’il s’agit d’hybridation ou pour ceux qui ont un énorme besoin de variété, elle n’est cependant pas une réponse automatique pour les multipotentiels, qu’on caricature en disant qu’ils n’aiment pas être « experts ». Ils sont d’ailleurs bien plus nombreux qu’on ne l’imagine à être parfaitement capables, désireux et heureux de creuser des sujets dans toutes leurs dimensions, pour peu que le sujet en question soit suffisamment complexe pour les nourrir. Le slashing est donc, comme toute autre option, à questionner au cas par cas pour déterminer si elle répond aux besoins et aux aspirations de celui/celle qui s’y intéresse.

Benefices et limites du slashing

Lila tient-elle une solution?

« Depuis que je m’étais mise à mon compte, j’avais eu quelques missions d’accompagnement et je voyais miroiter dans le slashing la possibilité d’une situation financière moins stressante tout en gardant ce projet sur lequel je m’étais tellement investie. Je pouvais proposer des missions d’audit, d’autant qu’il existe aujourd’hui des plateformes de mise en relations pour freelances. Pas de commercial, je pouvais travailler tout de suite, c’était une excellente idée. J’ai échangé avec des slasheurs sur un groupe facebook qui m’ont confirmé que c’était tout à fait faisable. »

A ce moment-là, j’ai proposé à Lila de vérifier la cohérence de sa nouvelle idée en la confrontant à la grille de ses besoins et appétences professionnels, sur laquelle nous avions déjà eu largement le temps de travailler et qui, bien que pas encore tout à fait complète, se prêtait déjà largement à ce genre d’exercice.

« En regardant de près ce qui coïncidait où non à ma grille, j’ai rapidement compris que je m’étais encore perdue en chemin. Pour ne pas lâcher complètement mon projet, je m’étais accroché à une nouvelle branche, mais qui ne changeait rien au problème, en réalité. Sylvaine m’a poussée à analyser comment je m’y étais prise pour arriver à cette décision et c’est dans mes mécanismes émotionnels que j’ai pu apercevoir des éléments de réponse : mon anxiété qui me pousse à me jeter sur des solutions toutes faites, à trop écouter les autres au lieu de m’écouter moi et ensuite mon côté toujours en colère qui me pousse à agir pour avoir des résultats et qui fait que je m’en veux quand je n’avance pas ou quand je prends les mauvaises décisions. 

Mais cette fois-ci, avec tout le travail effectué en parallèle de mes démarches, sur la connaissance de soi et l’acceptation de soi, j’ai refusé de m’en vouloir et de me dévaloriser. J’ai compris que j’avais franchi un cap et qu’à présent, j’allais pouvoir m’intéresser à ce que je veux vraiment et plus à ce que les autres me voient bien faire ou pensent que je devraient faire ou me poussent à faire parce que c’est à la mode. 

Comprendre mes mécanismes émotionnels a été crucial à ce moment-là, c’est à eux que je dois d’avoir accepté le désir de me mettre à mon compte comme une erreur d’aiguillage parfaitement explicable et non pas comme un échec, mais une erreur imputable à la difficulté que j’ai à m’écouter.

Ca m’a aussi permis de comprendre et de dépasser le besoin d’agir pour rebondir à tout prix, très vite et de prendre à la place le temps de me demander d’où me vient une idée et de mesurer ce qui m’influence. C’est à ce moment-là que j’ai définitivement abandonné cette idée de freelance, sous n’importe quelle forme. J’avais eu besoin d’un dernier round avant de l’accepter. Ca a été comme un poids qui s’est envolé. »

Il y a des renoncements plus ou moins difficiles en reconversion. De façon générale, plus ils interviennent tôt, plus il est aisé de les accepter et d’explorer d’autres chemins. Mais lorsqu’on a investi beaucoup de temps, d’argent et d’espoirs dedans, quand ils ont été validés par l’entourage comme une bonne idée, ils peuvent être beaucoup moins faciles à digérer, et plusieurs expériences débouchant sur la même conclusion sont nécessaire pour l’accepter.

Parfois, du temps et de l’introspection sont nécessaires pour identifier des erreurs d’aiguillages et notre propre soumission à des injonctions qui peuvent être des convictions héritées autant qu’auto-imposées. Et c’est au moment où l’on renoue les fils de l’auto-bienveillance que la résilience, la combativité constructive et le courage peuvent s’exprimer. Parce qu’il faut un sacré courage pour renoncer à des projets sur lesquels on a largement investi.

Le deuil du projet: un nouveau départ

Parce que Lila avait fait le deuil du projet qui n’était pas le sien, elle pouvait passer à autre chose.

« Ca a été comme un nouveau départ, beaucoup plus léger. J’ai pris des tas de décisions. J’ai arrêté les groupes facebook et la lecture de cent mille sites qui vous donnent des réponses toutes faites. Je me croyais libre et indépendante, mais en réalité, il était temps que je cesse de me laisser influencer et que je réfléchisse par moi-même. C’était assez déconcertant d’être sans aucun point de repère, alors j’ai commencé un mur des post-its sur lequel je n’avais qu’une règle : ce que j’y postais était passé au filtre de mes émotions pour m’assurer que c’était bien moi qui mettait ça dessus.

Je me suis mise aux vitamines mentales. Fini les défis, j’ai commencé à me nourrir de micro-plaisirs que je trouve par moi-même plutôt que de chercher des sensations fortes. Ca a été un soulagement parce que j’ai pu me pencher sur ce que je voulais vraiment faire et j’ai compris que j’avais besoin de nourrir ma curiosité, de faire des choses nouvelles, mais que les « défis » ne prouvent rien et étaient plus source de stress et de perte d’estime de moi. Arrêter tout ça m’a donné le sentiment de respirer.

En quelques jours, j’ai eu le sentiment de revivre. Je n’avais aucune réponse, je ne savais pas du tout où j’allais, mais j’avais repris du plaisir à réfléchir et de l’envie d’explorer. J’étais enfin délivrée du piège dans lequel je m’étais empêtrée toute seule. 

Le stade ultime de l’acceptation a été d’annoncer autour de moi, à ma famille, à mes proches, à mes anciens camarades de formation que je renonçais à mon projet et pourquoi. Je pensais que c’était insurmontable, qu’il fallait que j’argumente, que je sois convaincante, pour ne pas décevoir, mais ça a été d’une simplicité étonnante. J’étais tellement convaincue que j’ai juste eu besoin de l’annoncer tranquillement, en disant simplement que je n’avais en réalité aucune envie de faire ça. »

Il n’y a évidemment pas une seule manière de faire le deuil d’une option de reconversion, mais y renoncer sereinement vient en général de la qualité des explorations dans le concret du projet, associé à un solide travail de connaissance de soi (y compris émotionnelle, qui est une mine), qui permettent de déterminer là où ça fonctionne bien et là où ça coince. Et lorsque les grains de sable révèlent la nécessité de se pencher sur ses vrais désirs, il devient possible de lâcher un projet pour prendre un nouveau départ dans la réflexion. 

Voilà donc Lila allégée d’un poids, mais revenue dans un flou pas toujours confortable : celui de ne pas savoir ce qu’on va faire de sa vie professionnelle. Ce sera l’objet du quatrième volet de cette série.


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Aller plus loin

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