Quand la reconversion s’enlise (2): la procrastination est un signal

Nous retrouvons Lila, qui procrastine depuis plusieurs mois sur le développement de son entreprise, de retour après une mise au vert pour éviter le burn out qui menaçait. Quel est donc le message de cette procrastination tenace? De quoi est-elle le signal, l’indicateur?

En reconversion, la procrastination est un message à déchiffrer et à prendre en compte

L’hyperactivité qui cache la forêt

Dans la première partie du témoignage de Lila, nous avons vu qu’après quelques années épuisantes dans la finance, elle a opté pour l’accompagnement des femmes entrepreneures. Elle s’est formée, a peaufiné son projet dans ses moindres détails, mais depuis qu’elle s’est mise à son compte, plus rien, blocage total, elle procrastine à fond, tout en multipliant les actions en dehors de son projet.

quand la procrastination faitn s'enliser un projet de reconversion, il est nécessaire de l'écouter

C’est finalement après quelques semaines de mise au vert que Lila est revenue. Elle me raconte qu’elle est ravie, elle ne s’est pas occupée de son projet, mais elle n’a pas chômé ! Elle s’est inscrite à un groupe facebook dans lequel les membres se lancent des défis destinés à les pousser à oser « sortir de leur zone de confort » et gagner ainsi en estime de soi et en confiance en soi. Alors après deux semaines chez ses amis, elle a multiplié les expériences : 15 jours de woofing dans un élevage de chèvres, 15 livres lus, un jeûne d’une semaine, un stage de céramique et elle va démarrer un mooc.

Pourtant, Lila ne semble pas manquer d’assurance ou avoir besoin de « se dépasser » pour faire ce qui lui fait envie. Elle semble même plutôt déterminée quand elle a une idée en tête ! Elle pratique le tae kwendo et la voile depuis des années, elle a fait plusieurs voyages seule à l’étranger etc. Alors quand je lui demande ce que ces challenges lui apportent qui lui manque pour son projet, et qu’elle n’a pas réussi à obtenir avec ses expériences de vie précédentes, elle marque un temps d’arrêt : elle ne s’était pas posé la question comme ça et elle n’en sait rien. Lila a-t-elle peur de quelque chose ? A-t-elle une mauvaise image d’elle-même qui la pousserait à procrastiner, de façon à prouver qu’elle a raison et qu’elle n’y parviendra pas ? Quelle forêt cache cette hyperactivité qui ne la fait pas avancer?

L'auto-bienvenillance et la réconciliation à soi-même pour apprivoiser la procrastination

Exit le problème d’estime de soi

En explorant ses qualités et sa relation à elle-même, il ressort qu’elle ne manque pas particulièrement d’estime d’elle-même, qu’elle a conscience de ses ressources, qu’elle a su aller développer les compétences nécessaires à la création d’entreprise et qu’elle ne semble manquer de confiance en elle que dans le cadre son changement de vie professionnelle. Son envie de défis et l’idée qu’elle se fait de leurs bienfaits ressemble à une stratégie d’échec qui détourne son attention de la vraie question : son projet.

« J’ai cru que j’avais besoin de ça pour renouer avec ma motivation et ma capacité à aller au bout de ce qui me passionne. Mais je me rend compte que depuis que j’ai décidé de changer de vie, je passe mon temps dans une fuite en avant destinée à me prouver que je suis capable de réussir mon projet. Mais plus j’en fais, moins j’en fais. Je ne fais pas rien, contrairement à l’impression que j’ai tout le temps, je n’arrête jamais, mais depuis que j’ai fini les formations nécessaires, tout ce que je fais est une façon de ne pas m’y mettre »

Dans certains cas, la procrastination peut être liée à une image de soi dégradée et au manque d’estime de soi, au sentiment d’imposture qui peut faire douter d’une capacité à mener à bien un projet de reconversion. La stratégie d’échec devient alors parfois un moyen de confirmer la conviction qu’on ne va pas y arriver. Mais clairement, ce n’est pas le cas de Lila.

les startégies d'échec pour réussir à échouer là où nous ne voulons pas vraiment réussir

La genèse d’un projet…

Je propose à Lila de me parler de la genèse de son projet. D’où vient-il ? Comment lui est venue l’idée ? Comment l’a-t-elle élaboré ?

« Quand j’ai vu que je voulais changer de vie professionnelle, j’avais très peur de tourner en rond pendant des mois sans trouver un projet qui me fasse vibrer. Alors j’ai cherché un accompagnement qui m’assure de trouver ma voie et il était clair pour moi qu’un programme collectif me ferait bénéficier de la force du groupe. J’aime beaucoup le groupe, il apporte de l’eau à mon moulin mental qui a tendance à beaucoup s’agiter quand il cogite tout seul.

Dès le début, j’ai trouvé très agréable de pouvoir échanger avec d’autres et de voir comment ils s’y prenaient, pour ceux qui avaient déjà un projet. Un membre du groupe s’est aperçu que j’aime aider et au vu de mon profil, il m’a suggéré de regarder du côté du coaching d’entrepreneurs. Au premier coup d’œil, j’ai su que c’était pour moi ! J’ai trouvé l’idée motivante, une évidence… et comme j’ai un petit garçon, l’idée m’est rapidement venue de me spécialiser dans l’accompagnement des femmes entrepreneures. J’étais très heureuse, je tenais mon projet. Les personnes de mon groupe m’ont beaucoup soutenue et ne cessaient de me dire combien ils me voyaient là-dedans.

Alors j’ai commencé à le mûrir tous azimuts, Je me suis lancée dans une formation au coaching et en parallèle, je me suis inscrite à une autre formation sur l’entrepreneuriat et le webmarketing, ainsi qu’à un programme spécifique sur l’accompagnement des femmes. Pendant un an, je n’ai pas chômé, j’ai appris énormément de choses passionnantes. Avec mes camarades de l’accompagnement collectif, nous étions en contact via un groupe Facebook et tous ne tarissaient pas d’éloges sur ma détermination et mon implication, surtout ceux qui avaient un peu de mal avec leurs propres projets. C’était très valorisant et ça me donnait encore plus d’énergie. Mais quand il a été temps de me lancer… plus rien…  »

A ce moment-là, Lila a commencé à se sentir coupable et à avoir honte. Coupable de ne pas avancer sur un projet sur lequel elle s’était « publiquement engagée », auprès de ses camarades de stage qui avaient été tellement impressionnés par sa motivation. Coupable d’être incapable de mettre en œuvre tout ce qu’elle avais appris et qui lui a coûté du temps et de l’argent. Coupable de ne plus se sentir capable d’aller au bout d’un projet, ce qui ne lui était jamais arrivé.

Pourtant, encouragée par les formateurs et les membres du groupe dans cette voie dès qu’elle en a identifié et évoqué la possibilité, Lila était contente : elle s’est sentie soutenue et galvanisée par des gens heureux à l’idée qu’elle s’épanouisse et à ses yeux, elle avait toutes les chances de son côté.

D’où pouvait bien venir le blocage? De quoi sa procrastination est-elle le nom? Rechigne-t-elle à se mettre à des tâches qui lui répugnent, qui ne l’intéressent pas ou qu’elle n’aime pas faire ? Fallait-il ralentir, décortiquer les tâches, avancer pas à pas ? Rien de tout ça. Vous l’avez remarqué, Lila est très orientée action, elle n’a pas les deux pieds dans le même sabot et les tâches ardues ne lui font pas peur. Ce serait sans doute une sacrée erreur d’aiguillage que de lui proposer des solutions clé-en-main pour lutter contre la procrastination, car son message est ailleurs.

Le sentiment d'être seul peut générer toutes sortes de procrastination dans l'itinéraire de reconversion

… qui n’est pas le sien

« Il n’y a eu qu’une seule voix discordante, qui m’a exaspérée. C’est ma sœur qui a rigolé en me disant que je n’allais pas tenir un an à travailler avec des femmes qui veulent vendre du macramé sur Internet. J’ai trouvé son discours insultant et le coach en moi voulait de la bienveillance et du non-jugement. »

Vous l’avez sans doute remarqué dans son témoignage, Lila accorde beaucoup d’importance au regard des autres, à leurs conseils et à leurs idées. Peut-être même plus qu’à ses propres envies. Et pourtant, le point de vue de sa sœur l’agacée et elle a choisi de l’ignorer. Parce qu’elle avait tort ou parce qu’elle avait raison ?

C’est donc du côté de ses valeurs et de ses appétences que nous allons explorer : à quelles valeurs correspondent son projet ? Valeurs personnelles, morales, sociétales ? Valeurs motrices ?

Et là surprise pour elle : à pas grand-chose.

 – Elle se dit bien préoccupée par les questions féministes, mais davantage dans des dimensions relationnelles qu’entrepreneuriales.

 – Ses valeurs sont beaucoup plus de l’ordre du développement durable et de l’écologie et elle s’intéresse particulièrement aux alternatives énergétiques.   – Elle aime les chiffres et de sa vie professionnelle précédente, elle a gardé du goût pour la finance et la stratégie, mais dans des situations plus complexes qu’une micro-entreprise.

 – Des start-ups pourraient l’intéresser, mais elle ne se sent plus trop en accord avec la logique de développement et de rentabilité à tout crin.

 – Elle n’aime pas beaucoup travailler seule, elle apprécie le travail d’équipe, la collaboration, l’animation qui peut régner dans un service.

 – Elle se dit plus rassurée par le cadre d’une entreprise, être à son compte présente des incertitudes qui la motivent peu.

 – Elle a aimé la formation au coaching, qu’elle a trouvée passionnante, mais elle est plus à l’aise avec le conseil qu’avec le questionnement.

Mais comment en est-elle arrivée à ce projet qui paraît déconnecté de ses appétences ?

« En focalisant sur mes sources de motivation, j’ai eu l’impression de m’être complètement fourré le doigt dans l’œil. Plus j’y réfléchissais, plus je me sentais idiote. Elles étaient en décalage complet avec mon projet, au fond de moi je le savais mais je ne les ai jamais vraiment regardées en face. Quand on avait abordé la question des motivations pendant l’accompagnement en groupe, j’avais déjà ce projet et je me rends compte que je me suis arrangée avec moi-même pour les faire coller. En fait, j’étais trop contente de tenir une idée qui paraissait faisable, alors je m’y suis accrochée, en me racontant des histoires. »

Avec sa nouvelle stratégie qui consistait à multiplier les défis, Lila n’avait pas mis la main sur une façon de retrouver la confiance, elle tenait une manière infaillible de continuer à courir après elle-même sans se trouver. Elle pouvait courir ainsi pendant de sa années, misant tout sur des choses annexes, connexes, sans jamais habiter vraiment sa vie professionnelle (ou sa vie tout court), et sans parvenir à concrétiser un projet qui n’était pas le sien, qu’elle avait échafaudé à partir d’une suggestion, parce qu’elle lui donnait une porte de sortie rassurante.

Ecouter les émotions

Finalement, heureusement que ses émotions s’en sont mêlées et lui ont fourni une procrastination tellement invalidante qu’elle n’a pas été bien loin dans une entreprise en décalage avec ses envies et ses aspirations. Les erreurs d’aiguillages peuvent arriver à tout moment, parce qu’on écoute une petite voix au fond de nous qui a trouvé un écho pour nous pousser du côté où on penche, parce que le projet semble raisonnable, ou pour plein d’autres raisons.

Il est assez fréquent que, dans un itinéraire de reconversion, les premières idées soient des paravents, qui répondent à un besoin particulièrement prioritaire, mais pas nécessairement à toute une batterie d’autres besoins, appétences et aspirations professionnels. Ainsi, Lila s’est jetée sur ce projet parce qu’il venait répondre à sa crainte principale, celle de ne pas trouver d’idée. Il est tentant de s’accrocher à une idée parce que c’est toujours rassurant d’en tenir une, surtout si elle s’avère faisable. Mais attention aux voies qui semblent toutes tracées! Ce sont parfois des erreurs d’aiguillages et il est essentiel de prendre le temps de s’intéresser aussi à la personne derrière le projet, dans toutes ses facettes, pour s’assurer que celui-ci est réellement en harmonie avec toutes les dimensions de ses désirs professionnels.

La lente maturation d'un projet de reconversion

 

Il est donc particulièrement utile d’écouter ses doutes, ses émotions et l’éventuelle procrastination tout au long du parcours, pour l’orienter au fur et à mesure, y compris s’il s’agit de laisser tomber. Mais renoncer  est plus facile à dire qu’à faire, surtout lorsqu’on a déjà beaucoup œuvré à sa réalisation.

« La prise de conscience a été un moment très difficile. J’y voyais à la fois une part de soulagement (j’allais enfin arrêter de me battre), une remise en question énorme et un sentiment de naufrage. J’étais assise sur un champ de ruines. Même si j’avais compris ce qui s’était passé, la question tournait en moi sans cesse : comment en étais-je arrivée là ? Comment j’avais pu me fourvoyer à ce point ? Evidemment que ce projet n’étais pas pour moi… Comment avais-je être aveugle à ce point? C’était horrible de me sentir soulagée d’un poids énorme et tellement en colère contre moi-même. »

Il était peut-être temps de laisser mourir ce projet et d’en faire le deuil. Mais peut-être que Lila n’était pas prête à ça ! La suite de son cheminement très bientôt.


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