Reconversion professionnelle: slashing vs hybridation

 

Job crafting, switching*, on arrête pas le flooding sémantique anglophone, autant en novlangue corporate qu’en gestion de carrière. Voici donc maintenant le slashing – le cumul de plusieurs activités professionnelles souvent présenté comme “l’avenir du travail”. A distinguer de l’hybridation, il peut être source d’opportunités… ou non. Explications, en français dans le texte, sur le lard et la manière des carrières saucissons;)

reconversion slashing

 

Slashing ou hybridation?

Nouvelle façon de travailler ? Révolution du monde du travail?  Le slashing fait parler de lui, mais commençons par définir le terme, histoire de savoir de quoi il retourne et d’éviter les confusions entre des cumul d’activités et hybridation des métiers, et de distinguer carrière double et activités multiples, qui recoupent des réalités très différentes, parfois sous ce même chapeau.

A l’origine, le terme slasher a été tout d’abord utilisé par Marci Alboher, auteur de One Person/Multiple Careers, en 2007, pour désigner les pluriactifs qui cumulent plusieurs fonctions, dans une carrière devenue portfolio d’activités très diverses et qui impliquent plusieurs identités professionnelles. Le slash étant évidemment le symbole typographique / dont on se sert pour séparer les fonctions en question. Distinguons tout d’abord slashing et hybridation:

 – Le slashing version portfolio : dans sa version originelle, le slashing est donc un cumul d’activités et de métiers différents, exercés en parallèle et au service d’objectifs ou de thématiques très variés. Les anglophones préfèrent le terme portfolio career et insistent sur la multiplicité des activités professionnelles qui incluent travail à temps partiel, travail temporaire ou indépendant.

 – Le slashing version hybridation : dans certaines publications francophones actuelles, le terme slashing est aussi utilisé pour désigner des compétences diverses mises au service d’un objectif ou d’une thématique unique, ce qui constitue davantage une hybridation, un bouturage, que du slashing au sens de Marci Alboher. Ainsi, il arrive régulièrement qu’on me demande si je fais partie des slashers, puisque je cumule mon travail de coach, l’écriture, le community management, diverses interventions, la réflexion sur le plaisir au travail et l’ingénierie de l’accompagnement. C’est pour moi une hybridation et non du slashing, puisque chacune de mes activités est une variation sur le même thème, une déclinaison d’une même expertise et ne désigne pas des identités professionnelles fondamentalement différentes Voir:

L'hybridation des métiers: chronique d'une reconversion annoncée

Au final les deux vont amener à saucissonner son temps entre plusieurs activités, mais de manière bien différente.

 

Slashing: nouvelle terminologie, vieilles recettes?

Si le terme a été inventé il y a 10 ans, c’est qu’il était déjà suffisamment une réalité pour mériter une dénomination. A l’origine d’ailleurs, le slashing n’était pas tant la démarche volontaire et soigneusement choisie qu’on décrit aujourd’hui, mais une réponse aux problèmes de recherche d’emploi des jeunes diplômés. Ce qui est nouveau, c’est l’utilisation de ce terme, perçu comme forcément sexy, puisque venant des Etats-Unis et on peut lui reconnaître d’être plus glamour qu’une dénomination franchouillarde comme carrière-saucisson, qui aurait bien plu à ma fibre charcutière amatrice d’auteurs en -ard. Pourtant, le lard et la manière (comme on dit chez les Rugbymen) d’une carrière saucisson, ça aurait eu de la gueule^^ (ce qui montre surtout mon côté old school)

 – Dans son acception hybride, le slashing n’a rien de nouveau : les profs d’universités qui sont à la fois enseignants, chercheurs, auteurs, conférenciers etc. existent depuis toujours, et mettent diverses compétences au service d’une expertise.

 – Dans son acception portfolio non plus : les entrepreneurs qui se retrouvent à la fois commerciaux/comptables/RH/etc. de leur entreprise sont slashers par nature et de tous temps, certains ont été contraints de cumuler les petits boulots pour joindre les deux bouts.

Chronique d'une reconversion annoncée: hybridation des métiers

 

Les chiffres du slashing/de la pluriactivité

La pluriactivité concernerait 4,5 millions de français, selon une étude menée par la Banque Populaire en 2014. Ce chiffre est cependant à prendre avec des pincettes, parce que c’est un concept à géométrie variable, comme l’indique l’Insee, car il comprend des profils très divers, dont certains ne cumulent pas vraiment deux métiers, ou pas en même temps, ou sont comptabilisés plusieurs fois comme par exemple:

 – le cumul d’une même activité en salarié et non salarié, comme les médecins exerçant en libéral et en hôpital, qui est plutôt une hybridation qu’un slashing.

 – les saisonniers qui sont des pluriactifs non permanents, qui n’exercent pas plusieurs activités simultanément.

 – les dirigeants de plusieurs SARL qui, lorsque leurs entreprises ont des activités similaires ou identiques, ne représentent pas des métiers différents.

Les pluriactifs permanents, qui cumulent à l’année une salariée et une non salariée étaient 300 000 en 2009, selon la même étude, dont la moitié dans le secteur de la santé et de l’agriculture, et les pluriactifs cumulant plusieurs emplois salariés étaient 1 million (sur 2,2 millions). On est bien loin de l’image glamour des slasheurs exerçant 4 métiers différents, dont au moins un à leur compte, et jonglant avec bonheur entre toutes leurs identités professionnelles, tels qu’ils sont décrits dans certaines publications et qui, s’ils existent bel et bien, restent assez rares.

les slasheurs, un profil difficile à quantifier

 

Le slashing, Graal des multipotentialistes ?

De nombreuses publications encensent un slashing version portfolio et comprenant trois ou quatre (ou plus) activités, il est tout de même utile de signaler la nécessité d’être un touche-à-tout de génie, un polymathe potentiel pour y trouver réellement du plaisir. Et si le terme est d’ailleurs plus joliment franco-bucolique que le vilain barbarisme slasher^^ , il est aussi révélateur d’un élément essentiel pour garantir un plaisir durable et renouvelable : celui d’être en mesure de développer une expertise, ou a minima une maîtrise de tout un panel de sujets pour garantir non pas uniquement la variété des tâches, mais aussi leur intérêt.

Dans son sens cumulard, la variété des tâches peut se révéler rapidement insatisfaisante si elle signifie une maîtrise superficielle, des activités trop faciles que l’on exécute sans même y penser. Les tâches simples, même variées,vont peiner à nourrir le besoin de stimulation intellectuelle des multipotentialistes. L’hybridation sera alors beaucoup plus roboratrice, dans la mesure où elle va générer des réflexions complexes et multidimensionnelles qui répondent à leurs super pouvoirs😉

Les multipotentialistes ont 3 super pouvoirs pour identifier une voie de reconversion

Dans ma pratique, je constate que le slashing au sens carrière portfolio avec plus de deux activités reste anecdotique, en particulier chez les multipotentialistes qui n’y trouvent pas toujours leur compte en termes de stimulation intellectuelle et de possibilités d’évolution. Les deux tendances les plus marquées/marquantes sont:

 – L’hybridation : déjà parce qu’elle est le prolongement naturel de la complexification des besoins des entreprises, en particulier avec le développement des nouvelles technologies, et parce qu’elle permet de conjuguer des compétences très diverses, rendant le quotidien professionnel varié par essence et intellectuellement très stimulant..

 – La double carrière : qui associe deux métiers, avec souvent l’un plus rémunérateur et l’autre plus porteur de sens mais moins facilement monnayable. C’est un moyen de vivre en parallèles des compétences difficiles à hybrider dans un même métier. Est-ce du slashing ou non, difficile à dire et au fond cela n’a d’importance que dans la mesure où l’on explore pas du tout de la même manière le développement d’une double carrière et celui d’une carrière multiple. Nous y reviendrons.

 

Un truc de jeunes?

Parmi les idées reçues les plus indéboulonnables, celles sur les générations sont légions. Le slashing est aujourd’hui désigné comme un truc typique de la génération Y et des millenials, parce qu’il répond à priori à leur besoin de variété des tâches, de recherche de plaisir, à leur tolérance faible à l’ennui et à leur habitudes d’immédiateté.

Cependant, la pluriactivité n’étant pas nouvelle, toutes les générations sont concernées, et bien des jeunes n’y pensent pas. D’ailleurs, le nombre de candidats à la reconversion de moins de 35 ans à qui il est nécessaire d’expliquer qu’il n’est pas nécessaire de “trouver sa voie” est assez renversant. Et pour tout vous dire, je suis prête à parier une tringle à rideau contre un métier hybridé que mon seuil personnel de tolérance à l’ennui se situe bien plus en dessous de l’amer que celui de toute la génération Y ajoutée.

Reconversion: lébérer la pensée des injonctions

Cependant, la pluriactivité est en forte augmentation, au fur et à mesure du déclin du CDI sans doute, de l’ubiquité du “tous entrepreneurs” sans doute aussi, et peut-être tout simplement parce que de plus en plus d’actifs de tous âges se réapproprient un besoin de sens, une forme de désir de travail personnelle qui transcende les générations. Il est évident que de plus en plus de jeunes et de candidats à une reconversion précoce vont l’adopter, et en même temps, le slashing ne leur est pas réservé^^

Au final, nous pouvons distinguer d’un côté l’hybridation, qui est une évolution en cours du marché du travail et va concerner de plus en plus de métiers et de l’autre le slashing double carrière et le slashing portfolio multiactivité. Ces deux dernières ne constituent pas une tendance du marché qui vise à se généraliser, mais plutôt une option possible d’orientation de carrière et de reconversion en augmentation, qui permet de réinventer sa façon de vivre sa vie professionnelle et peut représenter une mine d’opportunités.

Et pour tous ceux qui font ces choix, indépendamment de l’âge ou de la situation, veillons à ce que l’affaire ne devienne rapidement une illusion, parce qu’elle répondrait uniquement aux besoins qui s’expriment le plus fort et négligerait les autres, au prix d’un plaisir limité et de courte durée. C’est la raison pour laquelle, dans un second volet, nous évoqueront les bénéfices et les limites de la pluriactivité;)

 

*switching est le terme en passe de devenir en vogue pour switching careers, changer de métier.

 

Voir aussi

Ithaque 1er influenceur français sur la reconversion professionnelle
Chronique d’une reconversion annoncée
Une reconversion professionnelle dans l’économie sociale et solidaire
Comment identifier une voie de reconversion: l’épineuse question
Reconversion professionnelle: top 10 des questions inutiles
10 bonnes raisons d’explorer votre désir de reconversion professionnelle

 

Aller plus loin

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4 Comments

  • Laure dit :

    Un superbe article sur le sujet !
    Et je suis très heureuse te t’entendre dire que le slashing est loin d’être la solution principale des multipotentialistes. J’ai justement réagi à ce sujet il y a peu de temps à quelqu’un qui considérait le slasher comme le multipotentialiste abouti… Il y a tellement d’autres solutions !! En particulier l’hybridation que tu mets si bien en valeur, et qui n’empêche pas d’être complétée par des activités annexes.

    Une petite question de terminologie, pour moi le vrai slasher est celui qui cumule les activités professionnelles par choix et non par obligation. Tu parles d’ailleurs de ce changement de point de vue du slasher par obligation au slasher par choix. Qu’en penses tu ? Mais cela me semble en revanche très dur à évaluer.

    Il me semble en effet que ce terme est un peu utilisé à toutes les sauces et également pour les gens qui cumulent plusieurs activités par forcément rémunérées. Les personnes ayant des activites extra-professionnelles régulières en deviendraient bientôt des slashers !
    D’où l’intérêt de ton article qui remet les choses à plat (et voilà tu vas encore avoir un lien vers un de tes articles sur celui que je suis en train d’écrire :-p)

    • Bonjour Laure,
      effectivement, il me semble que le mot est employé à tort et à travers, c’est pour cela que je voulais clarifier un peu. A l’origine, le terme a été utilisé pour des jeunes diplômés qui, au début de leur carrière, n’ont pas eu d’autre choix que de cumuler des jobs à temps partiel. Est-ce toujours le cas aujourd’hui, je te rejoins, c’est difficile à dire dans la mesure où ils sont difficiles à identifier et à comptabiliser d’une part, et qu’on en présente une image ultra glamour d’autre part.
      Je ne l’avais pas entendu pour des activités non-rémunérées, et alors là, ça complique encore l’affaire!
      Dans tout les cas je crois que c’est à la fois un concept et une option à étudier soigneusement si l’on est tenté, de façon à éviter les chimères de la carrière vendue comme idéale par essence, ce qui n’est jamais le cas et nécessité d’être évalué pour chacun!
      Merci pour le futur lien:))

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