L’art de la concentration au XXIe siècle

comprendre nos mécanismes d'attention et d'inattention

Où une voix monocorde et métallique nous amène à réfléchir sur les conditions de notre concentration et l’importance de bien les définir pour favoriser les moments d’attention. Parce que l’attention est une énergie cognitive qui est l’un de nos biens les plus précieux, mais aussi l’un des plus fluctuants et des plus insaisissables. Prêtons un peu d’attention à notre attention;)

Connapitre nos sources de distractions pour mieux comprendre nos mécanismes attentionnels

 

L’art de la concentration au XXIe siècle

Pour des tas de raisons, y compris numériques, mais pas que, nous sommes de plus en plus sollicités, distraits, et notre quotidien professionnel finit par ressembler à des pauses travail au milieu des légions de détournements d’attention. Nous pouvons être tenté(e)s de bien vite accuser nos prothèses connectées et déplorer que nous ayons tant de mal à nous en défaire même le temps d’une plage de réflexion ou de travail concentré. Nous aurons d’ailleurs parfaitement raison: il semblerait que depuis leur apparition, notre capacité d’attention ait diminué de 30%, ce qui est assez inquiétant.

Mais au delà des coupables évidents, que savons-nous vraiment des mécanismes de notre propre attention, de notre capacité d’attention? Et à l’inverse, qu’est-ce qui nous déconcentre en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire? De quoi avons-nous besoin pour renforcer notre capacité d’attention ? C’est tout l’art de le concentration au XXIe siècle que je vous propose d’explorer en quelques billets. Et pour commencer, intéressons-nous aux grains de sables qui viennent s’immiscer bien malgré nous dans nos efforts d’attention.

Un grain de sable dans la concentration

L’autre matin au café, deux jeunes femmes viennent s’asseoir à la table à côté de la mienne. L’une des deux parle beaucoup. Habituellement, je ne remarque pas ce genre de chose, quand je suis concentrée, le monde peut s’écrouler. A tel point qu’étudiante, un copain m’avait donné le surnom de LCS (lait concentré sucré), admiratif qu’il était de ma capacité à me plonger dans mon travail malgré l’agitation étrange de la bibliothèque de la Sorbonne, gigantesque open space feutré certes, mais bruissant en permanence des allées et venues des uns et des autres. Je ne remarque donc les conversations de mes voisins de table que si ma cafetière en recherche d’inspiration a pris la décision de leur accorder de l’attention.

Seulement voilà, là, « putain y’a plus de lait » comme dirait James Joyce. Y’a plus de lait (concentré, vous suivez ?) dans ma théière, parce que la jeune femme qui parle le plus a une voix un poil métallique et monocorde, une voix qui crisse des grincements qui me mettent les esgourdes dans tous leurs états. Le grain de sable que ça me colle dans les portugaises, il n’y aucune chance que j’en fasse des pierres précieuses* !

 

Les conditions de notre concentration

C’est étrange comme quelque chose peut, d’un coup, capter une part majeure de notre attention et nous ôter toute possibilité de nous concentrer sur autre chose.  A l’évidence, les brouhahas ouatés et les conversations diffuses ne me gênent aucunement, j’aime la présence tamisée de contemporains que je côtoie tous les matins dans des tiers-lieux parfois très peuplés. Pourtant, il a suffi d’un timbre de voix qui a déplu à ma carafe pour que tout parte en carafe. Ça m’a questionnée. Non pas tant sur la concentration en elle-même, et les trucs qui la favorisent, parce que j’avais  écrit un billet sur le sujet il y a quelques années:

Mais plutôt sur les conditions essentielles à notre concentration et inversement ces petites choses non maîtrisables qui peuvent venir la démolir.

Connaissons-nous vraiment les conditions de notre propre conversation? Les idées reçues vont tout de suite nous parler de silence et d’isolement,et d’éteindre nos écrans. Pourtant, au moment où je rédige ce billet, des ouvriers travaillent sur la devanture du café. Ils parlent fort, ils ont une échelle en alu qui grince et une visseuse un peu bruyante. Je les ai remarqués, mais leur présence ne m’a pas déconcentrée. Pourtant sur mon écran les icônes des réseaux sociaux me font de l’œil et je les ignore. Visiblement, les visseuses m’insupportent moins que les voix monocordes et métalliques et l’appel du virtuel n’a pas (toujours) raison de moi. Inversement, l’isolement complet n’est pas toujours bénéfique à ma concentration, donc potentiellement pas forcément le vôtre non plus.

L’attention insaisissable qui nous échappe et qui s’évade pour emmener notre cerveau vagabonder à droite à gauche ou au contraire qui parvient à se concentrer en dépit du bruit et de l’agitation a des ficelles qui lui sont propres. Les conditions de la concentration sont probablement un mélange nuancé et surtout très personnel, que chacun a besoin de déterminer pour lui-même: J’ai pour ma part besoin de présence (mais pas qu’on me parle), de voir de la verdure et un coin de ciel. S’il manque l’un de ces ingrédients, j’ai plus de mal et si on rajoute des voix métalliques, je peux aller rhabiller mon attention!

 

Les étincelles de la déconcentration

Quelles sont donc les éléments qui nous distraient et détournent notre attention loin du sujet sur lequel nous essayons de nous pencher? A chaque instant, notre cerveau tri les informations qu’il reçoit et va décider de celles sur lesquelles il va attirer notre attention, de façon à produire une réaction adaptée à la situation. Pour les explications complètes, je vous renvoie à cette émission passionnante de France Inter ou Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste, chercheur en neurosciences cognitives, directeur de recherche CNRS à l’INSERM, décrit ces mécanismes qui se produisent en moins d’une demi seconde.

Si l’attention est un état que l’on peut apprivoiser, il peut être à tout moment distrait et l’esprit est le champion toutes catégories de la grande évasion. “Quand certains neurones sont au travail d’autres ont envie d’aller voir ailleurs” dans ce système hyper dynamique qui réagit à tout ce qui se passe, où notre cerveau funambule choisit le degré d’attention qu’il va accorder à quoi en fonction de nos habitudes, de nos perceptions et de nos émotions. Y compris, donc, à ce qui constitue des distractions.

On peut se laisser distraire par ce qu’on aime bien et on peut aussi être distrait par ce qui attire une réaction réflexe (comme un gyrophare) et parfois bien malgré nous par des choses qu’on n’aime pas et qui vont déclencher des émotions désagréables.  Ce sont parfois de toutes petites choses: situations, bruits, pensées, images, comme des étincelles qui enflamment des parts de nous qui veulent accorder de l’attention à autre chose que ce que nous faisons.

Plaisir au travail: que faire des tâches qu'on déteste au travail

 

Repérer les étincelles de distraction

Remarquer les sources de distractions et les moments où nous commençons à nous déconcentrer, à laisser notre attention vagabonder est le premier pas vers la compréhension de notre propre système d’attention et de distraction. Nous pouvons être distraits par toutes sortes de choses, par des événements même microscopiques, mais aussi des pensées et Jean-Philippe Lachaux note qu’ils s’accompagnent toujours d’une réaction corporelle, la plus évidente étant le regard qui se tourne vers l’événement en question.  S’habituer à repérer ces moments, c’est à dire autant les sources de nos distractions que nos réactions corporelles, c’est entrer dans “Une démarche introspective d’observation de sa propre attention, et des forces qui la dirigent, pour apprendre à les utiliser plutôt qu’à les combattre et parvenir enfin à apprivoiser l’attention” de plusieurs manières:

1- Distinguer le besoin de pause d’une distraction inutile: le cerveau qui vagabonde n’est pas toujours le signe d’un manque d’attention ou un problème de concentration, passager ou non. Il peut aussi être une tactique futée de notre machine à penser pour justement nous pousser à cesser de penser parce que nous sommes fatigués, stressés, parce que notre turbine à idées tourne en rond. Il se met alors aux abonnés absents, en mode cerveau par défaut, et il rêvasse parce qu’il a besoin de se ressourcer et de fonctionner à sa manière. La rêverie est un allié de taille qui permet autant le repos de l’esprit que la réflexion complexe! Distinguer les deux va donc nous permettre de nous adonner à la glandouille rêveuse quand c’est pour notre bien et inversement savoir à quel moment re-focaliser notre attention sur ce que nous voulons faire.

rêvasser à des vertus insoupçonnées qui méritent d'être redécouvertes

2- Distinguer les conditions définitivement trop défavorables du besoin de stabiliser l’attention : ce qui est le cas dans l’exemple de mes oreilles réfractaires.

3- Stabiliser l’attention en laissant filer la distraction inutile et choisir volontairement de revenir en attention en re-focalisant notre corps sur ce que nous avons décidé de faire.

4- Créer des bulles d’attention, une technique inspirée des travaux de Jean-Philippe Lachaux, que nous verrons dans un prochain billet;)

 

Quand le job crafting est la seule solution

Ce jour-là, je me suis poliment prise par la main pour m’emmener dans des contrées plus adaptées à mes oreilles exigeantes parce que je pouvais le faire. Mais à écouter la voix de robot de cette jeune femme, je me suis retrouvée d’un coup empathisant grave avec tous ceux qui œuvrent au quotidien à proximité d’un quidam dont une caractéristique leur court sur le haricot et qui finissent par ne voir que ça, n’entendre que ça, ne focaliser que sur ça. Et même à l’appréhender, un peu comme on craint la craie qui risque de grincer sur le tableau. Et je peux faire tout ce que je veux pour modifier ça, il est probable que ma réaction soit assez tenace.

Dans un cas comme celui-là, a vaut probablement le coup de mettre toute l’élégance de ses compétences relationnelles au service d’un peu de job crafting et d’aller en parler à son manager pour obtenir, par exemple, une autre répartition des postes de travail dans l’open space. Voir:

Modeler son boulot pour y trouver plus de plaisir, de fluidité, de sérénité

 

Rechercher le plaisir de l’attention, pas uniquement l’efficacité

Vous l’avez compris, l’objectif ici est bien de favoriser l’attention sur des plages de temps définies et allouées à des tâches qui nécessitent réflexion et concentration. Il ne s’agit pas, dans une version très années 2000 de l’efficacité – et véritable source de stress et de burnout – de partir à la recherche des sources d’interruption et des voleurs de temps pour les sacrifier sur l’autel de la rentabilité et de la performance en mode super-héros de la vie de boulot. Ce qui risquerait de vous faire gonfler le nombre des zombies de travail bien plus que de vous transformer en parfait-petit-employé;)

D’autre part, Jean-Philippe Lachaux insiste sur le fait que l’attention est quelque chose de léger et d’agréable, loin de la crispation parfois associée à la concentration et qui donne beaucoup de plaisir. De plus, la capacité d’attention, à mesure qu’elle est diminuée par nos usages excessifs des écrans et par les sollicitations de toutes sortes, va devenir une compétence de plus en plus recherchée.

 

 

Il est à noter que ces portugaises-là n’ont rien à voir avec des porteuses de valises en carton, ou tout autre cliché qu’on pourrait hâtivement associer aux femmes d’un joli pays. Ce sont des huîtres 😉

 

Voir aussi

Ressources externes

La concentration, du poisson rouge à Thomas Edison – Sciences humaines

Sommes-nous plus distraits et moins productifs que jamais? – Uskeketrica

 

P comme Plaisir au travail, plaisir de travailler

Apologie de la glandouille

Efficacité professionnelle et émotions

Mythes et réalités du plaisir au travail

 

Aller plus loin

Vous voulez identifier et renforcer vos sources de plaisir au travail pour construire une vie professionnelle plus en accord avec vous-même? Ithaque vous accompagne. Pour tous renseignements, contactez Sylvaine Pascual.

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