Elégance relationnelle: parler de nos émotions en toute simplicité

Dans une très jolie vidéo TED, Artūrs Miksons, psychiatre et psychothérapeute, parle avec beaucoup de sensibilité de l’importance d’exprimer nos émotions, pour nous-mêmes autant que pour notre entourage. L’occasion de nous pencher sur les bénéfices du partage de nos émotions et comment le faire pour en parler en toute simplicité.

Parler de nos émotions

Les émotions, on en parle de plus en plus et c’est une excellente nouvelle. Le vent a tourné, depuis l’époque pas si lointaine où on cherchait surtout à les rejeter, voire à se bercer d’illusion dans la possibilité de les contrôler, ce qui n’est pas particulièrement malin, puisqu’elles sont les messagers de ce qui va bien ou moins bien face à différentes situations et nous mettent en mouvement vers sa résolution. Pourvu que nous les écoutions au lieu de les ignorer, de ruminer, de nous laisser submerger.

La science nous a dit à quel point elles sont centrales à notre existence, par exemple dans nos processus décisionnels, mais pas seulement. Mélange complexe de physiologie, de cognition et de culture (au point que certaines émotions ont un nom dans certaines langues et pas dans d’autres), les émotions nous submergent parfois dans un gloubiboulga de sensations, de sentiments, de pensées qui génère un état désagréable et nous laissent à penser que les émotions, c’est comme les relations : compliqué.

Mais peut-être qu’au fond, elles ne sont pas si nébuleuses et alambiquées : il s’agit probablement de connecter avec (et pas uniquement avec les pensées qui les accompagnent) et d’en parler. C’est en tout cas le message salutaire d’ Artūrs Miksons : nous autoriser nos émotions et accueillir celles des autres, en parler pour mieux les comprendre et les traverser. En toute simplicité. 

Son discours prend tout son sens alors que nous vivons cette expérience étrange et épuisante qu’est la pandémie de Covid, où nous passons par des stades émotionnels très variés et cette sinistre fin d’année est peut-être une occasion rêvée d’apprendre à parler de nos émotions, pour pleins de raisons :

– Comprendre nos émotions est le premier pas vers la résolution des situations qui les ont déclenchées, quand elles sont désagréables. C’est donc un moyen d’agir concrètement, dans le sens qu’elles nous indiquent (e-motion, littéralement « mise en mouvement). Voir aussi:

Comment gérer les émotions pendant le confinement

– A chaque fois que nous verbalisons nos émotions, nous transmettons le message qu’on a le droit de les ressentir, de les partager et nous encourageons ainsi les autres à le faire aussi.

– Observer et exprimer nos émotions nous libèrent d’une part du poids qu’elles peuvent faire peser sur nous et participe d’une meilleure connaissance de nous-mêmes, de nos mécanismes, de nos préférences et de nos besoins.

– L’expression de l’émotion et son accueil participent d’une élégance relationnelle qui favorise compréhension et confiance et renforce nos liens. Or le lien, c’est certainement ce dont nous avons le plus besoin pour traverser les crises et l’adversité.

– L’acceptation de l’expression de l’émotion donne de la place à l’exploration de toute la palette de nos sentiments – Voir aussi

Comment s’y prendre avec les émotions

Toute la question devient alors : comment nous y prendre ?

Pour donner des éléments de réponse, Artūrs Miksons prend l’exemple de Lucy, petite fille qu’il a croisée au supermarché, qui avait mis dans son panier tout un tas de paquets de bonbons que sa mère a retiré du panier, quand elles sont parvenues à la caisse. Et la petite Lucy de fondre en larmes de colère, devant un parterre de clients qui avaient tous leur idée bien arrêtée sur la façon de gérer cette enfant probablement capricieuse et probablement mal élevée. Or, la réaction de sa mère est remarquable, face à sa petite fille qui crie qu’elle veut les bonbons : elle se contente de prendre sa petite fille dans ses bras et de lui dire que c’est compréhensible d’être triste et en colère quand on n’a pas eu ce qu’on veut. Elle ne l’a pas jugée, engueulée ou dévalorisée, par exemple en lui disant « tout le monde te regarde » ou « sois sage », elle ne lui a pas imposée de sombre leçon de morale en lui disant que « ça ne se fait pas ». Elle a tout simplement accueilli l’émotion de sa fille sans pour autant céder sur ce qu’elle avait décidé. Elle lui a reconnu le droit d’avoir des émotions. Artūrs Miksons, qui se tenait derrière dans la file d’attente, explique qu’avoir été le témoin de cette scène lui a permis de s’autoriser ses propres émotions quant à la mort de son père, qu’il avait jusque-là laissées de côté. Le droit à l’émotion est une belle leçon de vie.

Parler de nos émotions avec nos proches est à la fois un moyen de mieux les traverser et une façon de renforcer nos liens au travers d’une meilleure connaissance mutuelle, ainsi qu’une manière de mieux nous connaître nous-mêmes, car comme il le décrit dans les trois histoires qu’il raconte, c’est aussi en voyant les émotions des autres que nous parvenons à connecter avec les nôtres, y compris celles que nous avons tendance à rejeter parce que nous avons appris à le faire. Voir aussi:

L’apéro émotions

Je l’ai fait dans ma vie privée depuis le premier confinement et certains de mes clients l’ont mis en place selon leurs besoins et à leur manière : un rendez-vous quotidien pour exprimer les émotions, justement pour les raisons évoquées plus tôt. Chez moi, c’est l’apéro-émotions. Chez d’autres, c’est pendant le dîner, voire au petit déjeuner. Chez certains de mes clients à des postes de management, c’est un zoom informel hebdomadaire, parfois à deux, parfois en groupe. Quel que soit le moment que vous choisissez, l’idée est simplement de mettre en place un temps ritualisé où l’on partage les émotions. Pour qu’il soit utile et efficace, il est important de garder certains principes en tête :

L’absence de jugement face aux émotions des autres

Comme le fait la maman de Lucy, l’important est d’accueillir l’émotion de l’autre, parce que chacun ressent ce qu’il ressent en fonction de lui-même et de sa propre perception des choses, et que c’est normal. Comme la mama de Lucy le dit à sa fille, c’est normal d’être triste et d’être en colère quand on n’a pas eu ce qu’on voulait (« c’est OK », comme on dit en bon franglais). Pas de leçon de morale, pas de vérité universelle, pas de grandes valeurs à imposer.

Accueillir l'émotion avec bienveillance pour mieux lentendre et la comprendre

Laisser l’émotion s’exprimer

Il est parfois très difficile de connecter avec nos émotions. D’ailleurs, fréquemment, quand on pose la question à quelqu’un sur ce qu’il ou elle ressent, la réponse va être une collection de pensées et bien peu de mots mis sur les émotions. Il est intéressant alors d’explorer ce que ces pensées cachent comme émotion(s), plutôt que de chercher à dire à l’autre s’il a tort ou raison de penser ce qu’il pense. Poser des questions ouvertes sur ce que l’autre ressent peut alors aider la personne à verbaliser les cocktails parfois compliqués à définir de toutes les nuances de leurs sentiments.

Explorer la signification de l’émotion

Les mots que nous mettons sur les émotions peuvent avoir des significations différentes. A l’évidence, quand on a du mal à mettre des mots sur des émotions, les grands chapeaux sémantiques couramment utilisés peuvent aider (colère, peur, dégoût, surprise, plaisir). Mais c’est aussi en explorant les vastes champs lexicaux des émotions que nous pouvons les nuancer, les préciser et nous rapprocher de ce que nous ressentons réellement. Voir aussi:

observer se météo intérieure pour comprendre les conditions climatiques au travail favorables au bien-être

 

L’absence de « bons conseils »

Les bons conseils sont par essence pleins de bonnes intentions, donc ils sont aussi les pavés de l’enfer de la relation. Les solutions qui fonctionnent pour les uns ne fonctionnent pas toujours pour les autres, aussi gardons-nous bien de réveiller le Sauveur qui sommeille en nous et qui va balayer l’émotions du revers de sa forcément bonne idée.

Ouvrir la discussion

Ces émotions, quand elles sont désagréables sont le reflet de besoins mal satisfaits dans une situation donnée, aussi cette réunion-émotions peut être l’occasion d’exprimer et d’entendre les besoins des uns et des autres et de trouver ensemble les moyens de les concilier, par exemple lorsqu’il s’agit des conditions de télétravail, de répartition des tâches (domestiques aussi bien que professionnelles) etc., de réfléchir à des pistes de job crafting Lorsqu’elles sont agréables, elles sont au contraire une façon d’exprimer ce qui va bien pour nous, ce qui nous donne de l’énergie, ce qui peut être pérennisé ou répété, ou juste partagé pour le plaisir. Entendre les petites joies et les grands plaisirs des autres est aussi une source de vitamines mentales ! Voir aussi:

Parler de ce qui nous plaît, de ce qui va bien, partager de la joie

Ces principes peuvent permettre l’expression plus sereine d’émotions comme la colère, car elle peut alors être verbalisée sans agressivité et sans débordement, puisqu’elle sait qu’elle va être écoutée. Et comme on l’a vu avec Lucy et sa mère au supermarché, accueillir l’émotion de l’autre ne signifie pas dire amen à tout, céder ou nous soumettre. L’émotion sort de l’émotivité et des débordements dès qu’elle est acceptée, prise en compte et observée.

Donnons-nous la place pour le faire, dans nos foyers, entre amis, au boulot, laissons-nous dépayser, pour reprendre le terme de Tyffany Watt-Smith, historienne culturelle dans cet autre TED talk, en explorant les contrées exotiques des émotions des autres, comme des nôtres : les découvertes que nous pouvons y faire nous amènent à modifier ce qui peut l’être au bénéfice de tous et nous rendent plus altruistes, plus bienveillants et plus humains.

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