Élégance relationnelle : ras-la-carafe des personnes toxiques !

A chaque époque ses terminologies et la nôtre se plaît à différencier les relations digestes de celles qui ne le sont pas. Il est donc courant de trouver toutes sortes de discours sur les « personnes toxiques » qui parviennent à une conclusion unique : il faut les fuir ou les éviter. Ah bon ? Peut-être que sur ce sujet, l’élégance relationnelle a d’autres pistes à proposer qui ont plus d’allure et d’urbanité!

L'élégance relationnelle pour en finir avec l'étiquette abusive de "personne toxique"

La carafe qui s’agace

Vous aviez cru, en voyant le titre, que j’allais vous servir un N-ième discours vertueusement offensé contre les cons, les sales cons, les cons monumentaux de boulot qu’il faut absolument éviter pour s’assurer bonheur et sérénité en interagissant moelleusement dans l’entre-soi feutré des « bonnes personnes » ? Que j’allais vous expliquer combien il y en a marre des petits cons, des gros cons et des cons monumentaux et que j’ailleurs, j’ai écrit le « bocal à con », c’est bien pour ça ?

Ben non, justement, ce n’est pas ça. Ce dont j’ai ras-la-carafe, le bol et la cafetière, ce que toute ma batterie de cuisine interne ne digère plus, c’est le terme « personnes toxiques », devenue l’estampille définitive de tout-un-cha-con et qui nous isole les uns des autres, bien plus qu’il ne génère des relations de boulot agréables et réjouissantes. Et le bocal à con, c’est tout l’inverse de ça, puisqu’il part du principe que le con est ponctuel, de circonstance, bref, temporaire.

Vous avez été enfermé dans le bocal à con d'une persone de votre entourage? Voici comment en sortir en 10 étapes

J’avais en 2012 commencé un Guide de survie aux abrutis sur ce site, que j’ai régulièrement alimenté depuis en partant du principe que nous avons tendance à estampiller abrutis tous ceux qui n’agissent pas exactement comme nous le voulons, car ce ne sont bien, pour la majorité d’entre eux, que des emmerdeurs relatifs, au périmètre limité, ou bien des personnes avec qui nous avons des incompatibilités naturelles qui parfois nécessitent simplement un traité de mésentente cordiale, parce qu’on les côtoie au boulot par exemple. Mais de là à en faire des “personnes toxiques”, est-ce bien utile? 

Qu’est-ce qu’une « personne toxique » ?

Puisqu’on nous répète que pour notre bien, notre bien-être et notre bonne humeur il faut fuir les personnes « toxiques », nous voilà contraints de nous pencher sur une question rendue incontournable par l’injonction : mais qu’est-ce donc qu’une personne « toxique » ? A priori, c’est très simple : les empoisonneurs ! les indigestes, les vénéneux ! Bref : les cons ! Les sales cons ! Les parfaits sales cons !

Tenez-vous bien au guidon, je suis sur le point de vous faire une de ces révélations qui sèment des secousses sismiques majeures dans les systèmes de croyances les plus ancrés de la cellule grise : des cons, il y en a toujours eu, il y en aura toujours.  Alors de quels cons parlons-nous ? S’agit-il de régularité ou d’un degré de connerie, de la nature de la conne-attitude ?

A l’origine, la médaille des pollueurs de relation revenait aux dits « pervers narcissiques »,  ou « manipulateurs pervers », ces parfaits sales cons de classe olympique.  Mais aujourd’hui, c’est plus déroutant, car la définition du sale con forcément et universellement « toxique » n’a pas été arrêtée définitivement par un Littré relationnel reconnu, il suffit de taper « profils de personnes toxiques » dans votre navigateur pour qu’il vous en tombe sur le poil, à peu près autant que dans l’histoire des généraux et des réverbères.

comment agir sereinement face à la manipulation

La faute des cons

Et c’est bien pratique : chacun peut alors y trouver son abruti-ultra-toxique personnel et hocher du chef d’un air entendu en disant « voilà la preuve que Duschmoll est un con toxique à éviter ». Car chacun marine aussi dans des cohabitations douteuses, pénibles, et même dans certains cas franchement délétères avec des personnalités peu compatibles. Et clairement, ça fait du bien de pouvoir se dire que tout cela, c’est juste la faute des cons.

L’époque l’a parfaitement compris, qui est friande de solutions simplistes et de classifications censées nous aider à cartographier le monde. Elle a ainsi inventé la répartition binaire des individus autour de la ligne de partage des hauts et des bas relationnels : à droite, les « gens bien » (pardon: « les bonnes personnes ») et à gauche les gens pas bien, les gens à éviter, à fuir, les mégas sales cons, les « personnes toxiques ».

Littéralement, les « personnes toxiques » sont celles qui nous empoisonnent l’existence.  donc de façon générique Il y a des emmerdeurs, des empêcheurs de tourner en rond, des connards et des connauds, des abrutis, des mal embouchés, des butors, des bélîtres et des gougnafiers, des empoisonneurs, des fâcheux, des casse-pieds, au masculin comme au féminin. Ca fait un paquet de monde.

si l'autre est un con, c'est de sa faute!

La liste des « personnes toxiques »

Je suis donc allée regarder ce qu’on (“on” étant ici, “les experts”) considère comme des « profils » de « personnes toxiques » dans une armada de publications très accessibles. Voici ce que j’ai trouvé comme portrait des bougres à bouter hors de nos contrées relationnelles:

Les sinistres – entendez les déprimés, les burnoutés, les accidentés de la vie – (ben ouais,  ceux dont la joie de vivre en a pris un coup dans les gencives risquent juste trop de nous tirer vers le bas).

Ceux qui mentent – ouais, c’est vrai, mentir, c’est pas beau (d’ailleurs, ma voisine de table au café l’explique doctement à sa fille, en lui expliquant que c’est pour ça qu’elle s’est prise une gifle. Image rare d’une future « personne toxique » de 7 ans dont il faut bien vite noyer les velléités ! Et vlan ! Prends-en une autre !)

Ceux qui sont « négatifs » et qui critiquent – et qui font qu’à trouver des défauts à nos idées de génie (ben ouais, on veut bosser uniquement avec des gens qui encouragent inconditionnellement. « This is great ! » est le seul retour tolérable !)

Ceux qui râlent, ceux qui se plaignent – (ben ouais, on ne va quand même pas s’encombrer et se polluer la bonne humeur de quelqu’un qui traverse une épreuve ou qui est mal dans sa peau ! Il n’a qu’à « se prendre en main » ! )

Ceux qui manipulent – (ben ouais, quoi, nous, nous sommes de blanches colombes qui n’avons jamais manipulé personne !)

Ceux qui peuvent perdre leur sang-froid – (ben ouais, la colère, c’est pas beau, d’ailleurs ma grand-mère le disait encore avant-hier à mon petit garçon, et mon manager est d’accord avec elle)

Ceux qui vous prennent votre temps – (ben oui, c’est l’autre qui n’est pas capable de mettre un terme à la conversation, surtout pas nous !)

Ceux qui sont envieux –  (ben ouais, il n’avait qu’à bosser, ce sale con, nous, on mérite!)

Les rancuniers – (ben quoi, on ne va quand même pas se préoccuper de la blessure de l’autre et chercher à clarifier pourquoi il/elle nous en veut encore ! On s’est excusé, merde !)

Les profiteurs – (ben oui, c’est quand même pas à nous, merveilleux altruistes qui acceptons de nous laisser envahir et surcharger, de clarifier ce que nous sommes en mesure de donner, l’autre pourrait quand même le comprendre tout seul !)

Les « personnes à problème » – (but of course, on ne va quand même pas garder dans ses accointances quelqu’un qui a une situation personnelle, addiction, une maladie ou un handicap qui lui pourrit la vie ! Et encore moins si il/elle se complaît dedans !)

Les rabat-joie – (verre à moitié plein oblige, seuls les béni oui-oui seront admis dans les environs de mon anatomie !)

Les tordus – ceux qui analysent tout dans les moindre détails (parce que ceux-là, c’est bien connu, ils sont hyper tordus et ils empêchent les winners d’avancer)

Les persifleurs, les cyniques – (Seules les interactions tout sucre tout miel sont acceptable )

Ceux qui jugent – (ben ouais, quand je décrète qu’une personne est « toxique » parce qu’elle juge, c’est factuel, ce n’est pas un jugement ! Et non, ça ne me case direct dans la catégorie en question)

Les inquiets, les peureux, les anxieux – (ben quoi, on ne va quand même pas perdre un temps précieux pour que les anxieux, ces frileux mous du genou, prennent des informations, réfléchissent, décident de plans d’action et se rassurent !)

Les passifs agressifs – (ah non mais ceux-là, heureusement que je me retiens de leur dire ce que je pense et que je me contente de leur faire comprendre !)

Le muguet, cette plante toxique à fuir absolument, comme les personnes toxiques!

Le muguet, plante toxique à fuir à tout prix!

Tous « toxiques » !

Ca fait une liste longue comme un jour sans pain, qui comprend… tout le monde. Absolument tout le monde. Au grand bal des pauvres cons, on danse tous la carmagnole des comportements indélicats, gênants ou pénibles de temps à autres, certains plus souvent qu’à leur tour. Est-ce que ça fait de nous des « personnes toxiques » à éviter absolument ?

Heureusement que non! Les vrai toxiques, dioxine de l’estime de soi, déchet nucléaire de la relation, les manipulateurs de haut vol, toutes les vraies amanites phalloïdes de la communication qu’il vaut mieux éviter sont rares:

Savoir faire la distinction entre harcèlement, manipulation et persécution

Identifier les véritables indigestes relationnels

Aujourd’hui, tout quidam au comportement qui nous déplaît en vite fait bien fait étiqueté et rangé dans la catégorie « toxique ». Une contradiction, un désaccord, un conflit larvé, des tensions, des incompréhensions et hop ! Voilà le vilain fomentateur de vilénie relationnelle définitivement rayé de la carte des contemporains fréquentables!

Le droit de ne pas s’apprécier

Nous avons le droit à nos inimitiés, à nos préférences et détestations comportementales. En revanche, coller une étiquette aussi excessive que définitive, c’est construire un monde dans lequel tout le monde se bat contre tout le monde à coups de jugements, tout en vivant dans l’injonction de collaborer aimablement. C’est renforcer l’égo qui est le frein majeur à l’entraide et à la coopération, car au travers de ces jugements, nous nous posons en supérieurs alors que nous sommes tous parfaitement capables de ces comportements-là. Qui n’a jamais râlé, gémis, critiqué, jugé, manipulé, envié, cédé à la colère ou à l’inquiétude ?

Ces catégorisations faciles sont nocives en ce qu’elles nous poussent à nous dédouaner de notre responsabilité dans la relation, qu’elles nous éloignent les uns des autres au lieu de nous inviter à nous observer mutuellement, à nous intéresser à l’autre, à ses besoins et à ses motivations, pour le comprendre (à défaut de l’apprécier) et trouver comment interagir au mieux avec lui.

D’autant qu’on est tous le con de quelqu’un, que nous sommes tous capables du pire de nous-mêmes et qu’à force de ne pas apprendre à dire les choses, nous finissons tous par avoir recours à toutes sortes de micro manipulations qui ne font pas de nous des psychopathes mais peuvent mettre autrui mal à l’aise et pourrir la relation. Voir par exemple:

La peur et ll'égo, vers dans le fruit de nos relations

Toxicité vs pénibilité

Le laurier rose, jolie plante méditerranéenne, est aussi méga toxique, sauf pour la chenille du sphinx, joli papillon aux tons verts. Et puis il cohabite aimablement avec le volubilis qui s’enroule sans complexe autour de ses branches. Mais nous, bipèdes délicats du tube digestif, il ne nous vient pas à l’idée de devoir la boulotter!  A la place, on l’utilise pour décorer jardins, haies et rond-points. Toxique et décoratif pour l’un, nourriture plaisante pour l’autre, compagnon fréquentable pour le troisième, la question n’est donc pas de l’éviter, juste de trouver sa bonne utilisation. Traduit en termes relationnels, lorsqu’une personne nous déplaît, nous pouvons simplement considérer qu’elle a une place à elle dans notre propre échelle de pénibilité relationnelle, qui n’appartient qu’à nous et n’a rien d’universel.

Tous toxiques, non, tous pénibles, certainement !

La plupart du temps, une personne dite "toxique" est juste pénible à nos yeux

La “personne toxique de l’un est tout à fait fréquentable pour l’autre   Crédit photo: Sindhu Ramchandran — Travail personnel CC BY-SA 3.0

 

Avec mes clients, dans un premier temps, j’emploie volontiers, les termes pas franchement valorisants qui leur viennent à l’esprit lorsqu’ils parlent des personnes qui, dans leur entourage professionnel, les barbent, les assomment ou les empoisonnent, d’abruti à con. Parce qu’il s’agit-là d’un lexique qui reflète la réaction émotionnelle spontanée qu’ils ont face à eux. En revanche, je préfère éliminer d’emblée l’étiquette “toxique”, qui suggère  une catégorisation volontaire trop souvent hâtive et erronée. Seule l’exploration permettra de déterminer le degré de pénibilité de la relation pour le client en question et de déterminer s’il s’agit une incompatibilité comportementale, d’une incompréhension, d’un conflit de valeur, de simple Persécution (tout cela est remédiable) ou bien de harcèlement ou de manipulation perverse.

Commencez donc par mettre votre abruti personnel de boulot dans un bocal à con, puisque c’est souvent le terme qui nous vient à l’esprit face à un comportement pénible. Ca vous donnera le temps de prendre un peu de recul, de distance émotionnelle pour voir comment vous pouvez vous y prendre avec lui pour le rendre digeste aux yeux de votre estomac.

Le bocal à con, une solution élégante à vos problèmes d'abrutis!

Et quand votre abruti aura suffisamment dégorgé dans son jus, nous verrons dans un autre billet comment profiter de sa période de marinade pour:

  • Evaluer le degré de pénibilité relationnelle de vos abrutis (pour vous)
  • Renforcer les compétences relationnelles nécessaires avant de le sortir de son bocal
  • Etablir un plan d’action pour mieux fonctionner, collaborer et/ou comprendre l’individu en question, qui pourra ainsi revenir dans la catégorie tellement enviée de « personne acceptable »

Et en parallèle, nous pouvons aussi explorer notre propre degré de pénibilité relationnelle!


Voir aussi

Guide de survie aux abrutis (1)

Elégance relationnelle: mieux connaître l’autre

Guide de survie aux abrutis: le saule pleureur

Trois raisons de ne jamais laisser l’amertume nous dérober douceur et bonté

Guide de survie aux abrutis: la pie jacasse

Guide de survie aux abrutis: bocal à con et manque de pot (1)

5 grammes de panache dans nos relations

Relations: regarder les humains avec tendresse


Aller plus loin

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6 Comments

  • Freda dit :

    Haha, excellent ! quel article sympa et pertinent ! j’adore le ton, et c’est tellement vrai ! Ah, cette liste des vilains bougres toxiques, non mais c’est trop ça, jusqu’au ton de la “bonne personne” qui s’y croit, je vous aime :D, you made my day 😀

  • Pika dit :

    Humour et pertinence, sensibilité et sagesse. Je dévore vos articles avec délectation. C’est à la fois un moment de détente et d’apprentissage. Merci !

  • François dit :

    P… que ça fait du bien de lire des articles pareils! Dans ma vision du monde, les vrais toxiques sont souvent tout autant les pseudo-psy, que ne le sont les vrais pervers narcissiques. Je pense que par leur vision monochrome et formatée, ils font plus de mal aux relations humaines que les méchants “toxiques” qu’ils dénoncent sans discernement.

    Finalement, on peut dire que tout ce qui met rapidement et facilement les gens dans des “tiroirs” est une absurdité, et est complètement contre-productif si ce que l’on veut vraiment est vivre des relations humaines enrichissantes.

    Bravo pour ce blog génial et qui me pousse à réfléchir.

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