Communication: la dictature de l’obligation

Le choix des mots que nous employons n’est pas le fruit du hasard: nous les utilisons par opposition aux autres, parce qu’ils nous semblent appropriés… et moins consciemment parce qu’ils reflètent notre perception de monde. Ainsi, l’excès d’expressions de l’obligation révèle un monde de contraintes imposées à soi-même… et aux autres.

Arrêter de subir les "il faut" "on "doit" . Autant les siens que ceux des autres

 

Nous sommes ce que nous disons

Nous ne nous rendons pas compte de ce choix car notre logiciel de communication est ultra-rapide et correspond à une compétence inconsciente: tellement acquise et maîtrisée qu’elle est un automatisme, un mécanisme naturel. Le logiciel lui, a été développé par un concepteur unique: celui qui émet le message. Les choix linguistiques s’opèrent en fonction de nos connaissances, notre éducation et toutes les convictions personnelles que nous avons forgées au travers de notre expérience de vie. Et ils sont le révélateur des petites tyrannies ordinaires que nous nous imposons à nous-mêmes.

Si nous prenons l’exemple des expressions de l’obligation, celui dont le discours en est constellé se soumet à la dictature de la contrainte et l’impose à son entourage avec un totalitarisme affirmé.

 

La dictature des expressions d’obligation

Les verbes devoir et falloir par exemple, sous-entendent une obligation oppressante, culpabilisante et mensongère, qui nie toute possibilité de volonté et/ou de choix personnels, soulignant soit le refus de la responsabilité de l’acte, soit le positionnement en tant que victime des circonstances. En réalité, peu nombreux sont les cas dans lesquels l’absence de choix est totale. Ces verbes sont donc révélateurs de la perception que nous avons de certaines choses comme une contrainte ou une obligation, pas dut fait qu’elles le soient ou non.

En fait, quand nous usons et abusons de ces deux verbes, c’est aussi toute la rigidité de nos convictions personnelles érigées au rang de vérités universelles – et donc dictatoriales – qui est une atteinte non seulement à notre liberté personnelle, mais aussi à celle des autres. Car les obligations auto-infligées, nous les faisons aussi subir aux personnes avec qui nous sommes en relation,  parfois de façon manipulatrice, et pas toujours avec les résultats qu’on espère… Deux exemples délibérément issus de clichés de bas étage:

  • “Je ne peux pas te voir samedi: il faut que j’aille voir Mémé Huguette”. Traduction: la police des relations familiales me tient en joue, je n’ai pas le choix, sinon je vais me faire dézinguer. En réalité, c’est moi qui fait le choix d’y aller, soit parce que j’en ai envie, soit parce que je n’assume pas les désapprobations que mon absence générerait.
  • “il faut manger 5 fruits et légumes par jour” sous peine de sentence de mort lente auto-programmée. Culpabilisons en coeur, ceux d’entre nous qui ne le font pas, nous creusons le trou de la Sécu. Et puis la police diététique nous a à l’oeil.

se linérer des il faut on doit pour ré apprendre à faire des vrais choix

 

Auto coaching: de la fausse obligation à la volonté personnelle

Ce qui est bien pratique dans tout cela, c’est que l’observation de nos propres tics de langage est un moyen de mieux nous connaître et de revisiter des comportements qui pourraient nous freiner.

Nous n’avons pas d’obligation à vivre sous la contrainte pénible de notre dictateur interne et si nous modifions nos choix linguistiques, nous nous libérons de la connotation qui les accompagne. Nous agissons alors par choix et nous débarrassons d’une bonne partie du sentiment de subir notre vie.

Je vous propose un petit exercice de ré-évaluation de votre utilisation des verbes falloir et devoir, et autres expressions d’obligation. A chaque fois que l’un d’entre eux intervient naturellement dans vos paroles:

Demandez-vous s’il est remplaçable par “je veux”.
Si oui, reformuler votre phrase avec “je veux”, que constatez-vous?
S’il ne correspond pas à votre volonté mais bien à une contrainte, demandez-vous : sinon, il se passerait quoi?
Qu’est-ce qui vous pousse à agir/penser/parler de la sorte?
Qu’est-ce qui vous pousse à subir cette contrainte?
Qu’allez-vous faire de cette contrainte?

Prendre une distance sémantique avec nos fausses obligations permet aussi d’élargir la marge de manœuvre pour tout ce qui concerne le plaisir au travail, ou a minima une relation au travail et des relations de travail un poil plus décontractées (les impératifs sont souvent uniquement des habitudes):

  • Je dois finir ce dossier pour demain, je ne vais jamais y arriver – Peut-être que j’aurais pu le refuser… peut-être que je peux négocier un délai.
  • Je n’ai pas le choix, il faut que je sois au boulot à 9h le matin – Ah bon, qui a dit ça? Peut-être que je peux faire une demande pour arriver plus tard deux jours dans la semaine.
  • “Il faut écrire les notes de synthèse comme ci comme ci et comme ça, ça ne se fait pas autrement, Tartempion, tiens-toi le pour dit”. Ah bon, la police de la littérature corporate est passée par là ou bien c’est moi le mini dictateur du service, qui préfère que ça soit fait à ma manière?

Il s’agit donc de repérer les “il faut” et autres “on doit” qui teintent nos discours de dictature pour réapprendre à faire des vrais choix, des choix délibérés, parce que c’est bon pour la relation à soi comme aux autres.

Au final, on a toujours le choix, y compris celui de se débarrasser d’une contrainte, à tel point que parfois il peut devenir dilemme, cornélien, voire de Sophie. Mais ces choix sont les nôtres, ils nous appartiennent, ils font partie de ce que nous sommes et nous gagnons considérablement en bien-être à nous réapproprier ceux qui vont notre volonté propre et à nous débarrasser de ceux qui nous pèsent, quitte à assumer un peu nos désirs et nos déplaisirs, quitte à transformer certaines situations perçues comme des obligations en instant de don de soi, en bienveillance, en générosité. Et à moins d’être Tatie Danièle, Mémé Huguette vous en saura gré;)

 

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8 Comments

  • MADmoiselle dit :

    Rien qu’en les mettant au conditionnel, falloir et devoir se radoucissent : il faudrait, tu devrais : ils prennent plus la forme de conseils

  • Tout cela est très bien vu ! Personnellement, je trouve qu’au conditionnel cela sonne comme une contrainte toujours culpabilisante même si elle dit moins son nom : “je peux pas te voir samedi, il faudrait que j’aille voir mamie”. Sous entendu “si j’étais une bonne petite fille, après tout ce qu’elle a fait pour moi, etc…”. Ce que je trouve le plus difficile c’est précisément l’auto-coaching : une fois que l’on a identifié que c’est une contrainte que nous (nous) imposons, il est difficile d’en faire quelque chose, seul. Mais c’est pour cela qu’il existe de très bons coachs ;-)).
    ps : il faut noter la belle performance d’acteurs de la vache et de l’âne …. en course pour les prochains Césars, à n’en pas douter 😉

  • Henri dit :

    En ligne avec ce que tu écris, je me pose aussi souvent la question: “Pourquoi vais-je dire ceci ou cela?” … et je me suis rendu compte qu’il y avait toujours une vraie raison (pas toujours “avouable” si je veux être honnête avec moi !!

  • chabanon dit :

    Merci Sylvaine,
    Quand je lis votre post, je pense à ma belle-soeur qui dit toujours que ça fait du bien de se l’entendre dire. “Il faut”, “tu dois”…brrrr !!! Rien qu’en le disant ça me fait froid dans le dos.
    Un auteur entrepreneur que j’aime beaucoup, Didier Court, a écrit que ces mots sont remplaçables par “il est important que” ou encore “il est indispensable que”. Fort fort loin du sentiment de culpabilisation, ces formulations agissent dans le sens d’une volonté d’affirmer sa position et par conséquent son identité, pour une meilleure hygiène dans la communication avec soi et et les autres.
    Alors les mots qui font du bien, pourquoi s’en passer ?

    Merci, merci, merci.
    Christian

    • “es mots qui font du bien, pourquoi s’en passer” : tout est dit! Merci Christian;)

    • “le mots qui font du bien, pourquoi s’en passer?” c’est exactement ça. Ca me fait penser au livre de Messinger
      Les mots qui polluent, les mots qui guérissent qui permet de réfléchir aux conséquences de nos choix sémantiques et linguistiques et à choisir, justement, les mots qu font du bien, car ils facilitent la compréhension et la confiance mututelle.

  • Et sous couvert d’auto-bienveillance déguisée, on se retrouve à l’heure actuelle (ère du développement personnel à tout crin) face à de fréquentes injonctions paradoxales : “il faut que je pense à moi”, “je dois me détendre”… crispation, anxiété et culpabilité garanties.. soit l’effet exactement inverse de celui recherché.

    • C’est tout à fait vrai et c’est la raison pour laquelle on parle maintenant d’injonction de bonheur, ce qui est quand même le comble du paradoxe crétinissime: le bonheur obligatoire, comme la Rolex, sous peine d’être un loser du XXIème siècle… quel misèrer!

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