Le chemin Arlequin de Benhaz- Camille Cordouan, la jeune cadre qui a dit “non”

A l’occasion de la sortie de son premier roman La jeune cadre dynamique qui voulait conquérir le monde (Editions Robert Laffont), j’ai la grande joie d’accueillir ici Camille Cordouan, qui a été ma cliente et qui vient raconter les chemins entrelacés de son héroïne et d’elle-même, de la descente aux enfers professionnels jusqu’à cet instant salvateur où l’on finit par prononcer ce « Non » de résistance qui marque le début de la renaissance.

Camille Cordouan, la trentaine, ingénieure dans un grand groupe industriel, est venue me voir au moment où ce ras-le-bol d’un système qui était en train de la broyer lui a permis de trouver les ressources – mentales, intellectuelles, morales – pour rebondir et commencer à tracer un itinéraire tout autre. Un itinéraire pluriel très personnel qui l’emmène petit à petit loin de la moulinette managériale à laquelle elle avait fait face. Et le personnage central de son roman, Behnaz Belmadi est une sorte de double: leurs chemins entremêlés finissent miroirs l’un de l’autre et porteurs d’espoir. Le jour de la sortie officielle de son livre, Camille m’a fait l’immense plaisir de venir nous parler de ses bifurcations professionnelles en même temps que de son roman.

Voici donc le témoignage-récit de Camille Cordouan et Behnaz Belmadi main dans la main, voyage initiatique de deux femmes-Arlequin. Qui on appris à dire « Non » et qui s’en portent bien:)

Camille Cordouan

(les liens vers le livre et le site de Camille sont au bas de la page;)

 

“La lente montée de l’épuisement

A quel moment décide-t-on que ça ne peut plus continuer ?

C’était un jour d’août 2016, au retour des vacances d’été, j’avais passé trois semaines loin du bureau, loin de cette routine, à arpenter un coin d’Europe écrasé de soleil et de vestiges antiques, trois semaines à vivre loin du rythme RER, foule, incidents techniques indépendants de notre volonté, trois semaines à ne pas entendre le bip du badge sur le portique de sécurité, à ne pas avoir à appeler l’ascenseur pour le 11ème étage, à ne pas fouler la moquette bleue, à ne pas tourner la clé dans la serrure du bureau, à ne pas actionner l’interrupteur pour demander aux néons fatigués de jeter un rais de lumière sur la petite pièce aveugle dans laquelle, durant trois semaines, je n’avais pas passé mes dix à onze de travail quotidien. Trois semaines à ne pas lire un mail professionnel, à ne pas ressentir, le matin, au moment d’allumer l’ordinateur, l’anxiété de la grenade napalm, celle qui explose au premier clic.

Trois semaines. Et ce n’était pas assez.

Deux jours après mon retour de vacances, j’avais le teint halé, et l’air extrêmement fatigué. Ce même harassement. Lui aussi avait pris ses trois semaines de congés, faisait sa rentrée en même temps que moi, prêt à reprendre ses aises. Pourtant je l’avais mis en sourdine, ce harassement, l’exhortant à la jouer profil bas, à tenir, à tenir, car le temps du repos arrivait, les vacances effaceraient tout.

Ce n’était pas vrai. Ma fatigue était mentale, non physique. Une bonne nuit de sommeil ne suffirait pas à lui faire un sort.

Jusqu’alors, le livre que j’avais commencé à écrire, inspiré de dix années d’observations, de vécu, de réflexions sur la vie professionnelle en grande entreprise m’autorisait une respiration, le weekend seulement. Les soirs de semaines nous voient souvent rentrer à moitié lobotomisés, le cerveau activant ses circuits automatiques pour accomplir le strict nécessaire, manger, dormir, lire, peut-être, pour les plus vaillants.

Etonnante coïncidence, en ce mois d’aout 2016, l’héroïne de mon roman Behnaz Belmadi faisait également triste mine. Je venais de mettre à la poubelle la fin que je lui réservais sans savoir par quoi la remplacer, Behnaz me regardait derrière ses grandes lunettes, me demandant « Et maintenant, on fait quoi ? ».

Comme souvent, la solution, ou une partie, vient en parlant.

 

Changement de cap

M’ouvrant sur ce qui me rongeait, ma sœur n’y alla pas par quatre chemins « Fais-toi accompagner par un coach professionnel, je peux te donner les coordonnées de la personne qui m’a aidée lorsque comme toi je me voyais dans une impasse ».

Je le confesse, quelques mois auparavant, j’aurais accueilli ce conseil par un sourire reconnaissant, qui n’aurait eu pour suite qu’un évanouissement sur mes lèvres. Cette fois, je savais que je ne pouvais plus me réfugier derrière ma théorie des cycles professionnels, qui exige qu’à tout haut succède un bas, et inversement. Ma sœur, toujours : « Elle s’appelle Sylvaine Pascual, sa structure est Ithaque coaching ».

Je n’attendais pas la vérité révélée. Je l’ai bien spécifié à Sylvaine la première fois que je l’ai eue au téléphone. Je ne m’attendais pas, au terme de son accompagnement, à me réveiller un beau matin, me frappant le front et m’écrier « Bon sang, mais c’est bien sûr ! Sur la piste des savanes, je veux être la caravanière d’un grand voyage organisé ! ». Je voulais des clés, des outils de réflexion, un guide pour voyageur, du type explorateur qui ignore où il va, mais ne veux pas ignorer comment il y va.

Il en allait des nouvelles voies professionnelles à défricher, mais également, du destin que je devais inventer pour Behnaz Belmadi, l’héroïne de mon roman qui avait toujours, fiché dans les yeux, deux grands points d’interrogation.

 

Les vies mêlées de Benhaz et Camille

Témoignage-récit de Camille Cordouan, son parcours et son premier romanBehnaz, c’est ma Jeune cadre dynamique qui voulait conquérir le monde. Le monde, c’était l’entreprise. Venait un moment où il lui fallait sérieusement penser ailleurs, plus loin, comprendre que les schémas initiaux qu’elle envisageait devaient être oubliés.

Moi j’avais Sylvaine, Behnaz avait moi, on s’entraidait quoi.

L’accompagnement de Sylvaine, ce n’est pas une thérapie, mais on parle pas mal quand même. Nous avons décortiqué dans tous les sens mes journées de boulot, ce que j’aime et ce qui pèse, ce qui m’évade et ce qui m’emprisonne. L’approche est systémique : il n’y a pas que vous et votre fiche de poste. Il y a aussi tout ce que la fiche de poste ne vous raconte pas : la tête de votre bureau, celle de vos collègues, le type de relations instaurées, le nombre de plantes vertes, de fenêtres, l’ambiance en général, celle que fait régner votre boss, le boss de votre boss, le boss du boss de votre boss, bref, ce qu’on appelle la culture d’entreprise. J’ai peu à peu mis le doigt sur certaines causes de ma léthargie engluante, comme certains transports que j’avais pu ressentir. Un peu d’ordre dans les idées ne fait pas de mal. Dans la situation dans laquelle j’étais, c’était mon premier besoin.

 

Oxygénation, expérimentations

Peu à peu, l’oxygène revient. Attention, ce n’est pas encore la crise de rire mémorable de Claude Gensac dans Hibernatus, mais l’esprit devient un peu plus léger, l’organisme moins lourd, vous commencez à vous autoriser des choses. Par exemple, vous dire : « Allez, j’expérimente ? », là où vous brandissiez le revers de manche : « Ca ne sert à rien d’essayer, ça ne marchera jamais ».

Bien sûr, ça ne fonctionnera peut-être pas, mais qu’il est dommage de s’inhiber en présageant d’un résultat, qui résonne comme une condamnation.

Tout ce que j’apprenais, comprenais avec Sylvaine, j’en faisais profiter Behnaz.

Behnaz aussi, elle se plante. Elle se ramasse même sévère. Behnaz est le double de tous les bosseurs qui voient les choses en grand, et ont beau se repasser le film, ne voient pas quelle marche ils ont ratée. Pourtant, de l’extérieur, les choses semblent assez simples : elle débarque dans un service composé d’un fayot médiocre (Boris), d’une personne qui ne s’estime pas reconnue à la hauteur de ses compétences (Fabienne Kirchbirger), et dirigé par une manager dont la principale qualité est précisément d’être manager (Nathalie Rigoli). Ajoutez à cela un open space et un voisin de couloir aux intentions obscures. Sombres heures en perspective.

Comprendre ce qui se passe autour de soi, c’est aussi comprendre ce qui se passe en soi. Comprendre ce qui nous fait réagir, surréagir parfois, et trouver des recettes pour ne pas donner prise. Benhaz, par exemple, fait partie de ces personnes qui n’acceptent pas une attaque de mauvaise foi sur un travail qu’elle sait avoir parfaitement réalisé, Behnaz ne sait pas dire « Non ». Vous voyez le genre. On était bien assez de deux pour lui faire comprendre que quelque chose devait changer. Le déclic arrive quand il faut.

Au moment où elle décide que cela ne pouvait plus continuer.

 

Du « Non » de résistance aux voies multiples

On n’insiste pas assez sur ce moment où une voix résonne plus fort que les autres et dit « Non ». Il y a beaucoup de vie dans ce « Non » : c’est un coup de talon du fond de l’eau, c’est un « Non » de résistance, d’espérance, une aspiration à autre chose, même si on ne sait pas encore précisément quoi. Un « Non » qui veut dire « Oui ».

Je ne vous dirai bien évidemment pas si Behnaz a trouvé sa voie. Je vous dirai simplement que Behnaz est passée par ces étapes, et qu’elle aussi a décidé de dire « Non ».

 

Chemin Arlequin

Aujourd’hui, je arrêté de chercher MA voie, j’ai compris qu’elle se déclinerait toujours au pluriel : je parle de mes voies. Michel Serres parle de l’homme Arlequin, cette image s’applique à tous ceux qui ne rentrent dans aucune case précise, mais dans plusieurs, et simultanément. Chaque morceau de tissu qui compose le bel habit bariolé d’Arlequin est un trait de caractère, une appétence, le rappel au monde que je suis ceci, je suis aussi cela. Je ne suis pas médecin photographe coiffeur, mais je publie La jeune cadre dynamique qui voulait conquérir le monde chez Robert Laffont, j’écris des articles de football féminin, je vénère un chanteur de la génération de mes grands-parents, je vibre à la moindre perception d’accent du Sud-Ouest dans une voix (rocailleuse de préférence). Et j’ai changé d’entreprise.

Je sais que le chemin ne s’arrête pas ici. J’expérimente, je saute des barrières, je me sens parfois un peu dispersée, façon puzzle, je rassemble mes morceaux, ils n’ont pas toujours de cohérence entre eux, mais l’accompagnement de Sylvaine me permet de comprendre que c’est une chance que de ne pas se retrouver « à la voie », de pouvoir emprunter mille chemins de traverse.

Behnaz, son truc, c’est de conquérir le monde, pour le changer, l’inventer. Sans avoir rien demandé, elle s’est retrouvée expérimentation de mes expérimentations. Ce n’est pas fini.

A la décadence succède toujours la grandeur.”

 

Je reprends le clavier pour ajouter que Camille Cordouan signe là un livre étonnant d’acuité, d’humour décalé qui dresse un portrait au vitriol, avec une précision aussi clinique qu’ironique, du monde du travail. Tout y passe, depuis le jargon local aux organisations absurdes, en passant par les illusions perdues, le Globish corporate, la vacuité des procédures et les relations dénuées d’humanité à force de pression, de conventions et de codifications. On oscille entre le caustique jubilatoire d’une écriture incisive,  le sentiment sinistre d’avoir déjà entendu – déjà trop souvent? – ce genre d’histoire dans les couloirs et les bureaux qu’on arpente au quotidien et le désir qu’enfin, l’entreprise – au sens large – se remette en question.

Le trailer du livre:

Le site: Camille Cordouan

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Sa page Facebook

 

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Aller plus loin

Camille a bénéficié d’une version bêta de l’accompagnement HQCU – La voie de l’isard, qui s’adresse à ceux dont la reconversion professionnelle ne suivra pas une voie mais des voies, multiples, changeantes et toujours en mouvement. Pour tous renseignements, contactez Sylvaine Pascual

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7 Comments

  • Cordouan dit :

    Un grand merci chère Sylvaine pour cet cet entretien, accompagnement, les avancées effectuées, et surtout celles à venir. Behnaz, cette jeune cadre dynamique, en bénéficiera évidemment! Je vous ai mis la présentation du roman et des personnages en lien:)

  • AUTRAN dit :

    Ce livre a l’air vraiment super intéressant ! Bravo Camille d’avoir pu nous partager le résultat de tes observations, réflexions et expérimentations 🙂 Votre livre est vraiment d’actualité et concerne finalement tout le monde, en tout cas je m’y reconnais. J’apprécie particulièrement l’expression “arlequin” que je nommerai aussi “couteau suisse” ou “hauts potentiels”.

    • J’ai aimé cette référence -Arlequin- à Michel Serres, dont l’optimisme légendaire encourage à penser qu’il y a des itinéraires singuliers pour les personnes-mozaiques, quel que soit le nom qu’on leur donne (et dont tu fais partie aussi!)

  • Marie dit :

    Est-ce un témoignage de plus sur le monde de l’entreprise, qui tourne à la valorisation de ses richesses intérieures, dans le genre du développement personnel, comme il y en a de plus en plus, déguisé en roman?

    • Bonjour Marie,
      Je vois très bien le genre dont vous voulez parler! Les secrets du bonheur révélés dans des romans lénifients sans structure et sans style:)
      Ce n’est pas du tout le cas. Si Camille a rédigé ce billet en double avec son personnage, c’est parce que les deux ont évolué en même temps, qu’elle travaillait à son roman en même temps qu’à sa réflexion professionnelle. Le roman est une fiction qui, si elle est inspirée des observations que Camille a pu faire du monde du travail, n’a aucune intention de dévoilement de grandes vérités posées comme universelles sur la découverte de ses “richesses intérieures” et d’ailleurs… ne le fait pas. Benhaz n’est pas Camille et le livre est l’occasion de faire un portrait au vitriol d’un monde du travail de plus en plus dur.
      Quant à son style, il est décapant d’humour caustique et décalé, j’aime beaucoup!

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