Sylvaine Pascual - Publié dans Procrastination
La procrastination n’est pas l’apanage des fainéants et des faibles. Nous en avons parlé récemment, il y a de nombreuses raisons de se mettre à procrastiner lorsqu’on est en reconversion professionnelle. C’est le cas de Corinne, 35 ans, qui a créé son entreprise de prestation de service il y a plusieurs mois, et qui s’est retrouvée bloquée en cours de route, malgré son enthousiasme et son dynamisme naturels. Je vous propose de suivre son coaching presque en direct.
Cas intéressant
L’énorme intérêt du cas de Corinne est de montrer combien, lorsqu’on tombe sur un os, la procrastination peut devenir forte,invalidante et source d’une grande souffrance, y compris chez des personnes dynamiques, entreprenantes, tournées vers l’action, et qui réussissent (on note les mots très forts qu’elle utilise).
D’autre part, il est un exemple idéal du détournement d’attention nécessaire: cesser de focaliser sur le signe du malaise, cesser de chercher à le combattre, et se préoccuper du message dont il est porteur, à la place. C’est un peu comme une fracture: se bourrer d’antidouleurs, c’est bien, mais à un moment ou à un autre, réduire la fracture, c’est mieux. Détourner son attention du symptôme pour se préoccuper de la cause, c’est simplement une question de bon sens…
Enfin, il montre aussi qu’un coaching, ce n’est pas nécessairement un parcours linéaire et fluide, en progression constante sur un chemin pavé de pétales de roses vers l’état désiré qui en a motivé la demande: il peut y avoir des hauts et des bas, des obstacles à franchir en cours de route etc.
Constat de blocage
Lorsque Corinne est venue me voir, elle cumulait les émotions négatives associées à la procrastination: en colère contre elle-même, culpabilisant de se voir passive, fatiguée de ne pas trouver de solution, frustrée de ne pas voir avancer le projet qui lui tenait tellement à coeur, inquiète à l’idée qu’il puisse ne pas aboutir.
« J’ai créé ma société de prestation de service il y a un an, c’est un projet très motivant, vraiment enthousiasmant, une activité qui me passionne. Je l’ai murement réfléchis, étudié et préparé sous tous les angles. Pourtant depuis quelques mois, je repousse en permanence tout ce que je souhaiterais mettre en place : lancer mon site internet, faire des plaquettes, développer mes réseaux (d’entrepreneurs et sociaux), définir une stratégie commerciale, prospecter, écrire un blog, animer des réunions de présentation…
Je me sens comme enlisée dans des sables mouvants. Depuis des mois tout ce que j’essaie pour en sortir ne fait que m’y enfoncer plus profondément…
Aujourd’hui je me sens impuissante, dépassée et je suis épuisée, alors que RIEN n’a avancé ! Cela me désespère, et mon niveau d’anxiété et de stress augmente chaque jour. Voir le temps qui passe, les jours, les mois qui défilent, et ma situation comme immobilisée me remplit de panique et commence à avoir des impacts physiques sur ma vie : un mal-être quotidien, une gêne respiratoire, un sommeil agité, mon mental qui tourne en boucle en me mettant la pression, de moins en moins d’énergie, tout me « coute », le moindre petit effort m’épuise, je n’ai plus envie de voir des amis, je me replie sur moi-même, je crois que je commence à déprimer… »
Procrastination et techniques insuffisantes
Comme Corinne n’a ni les deux pieds dans le même sabot, ni elle s’est mise à réfléchir sur elle-même et à tenter d’identifier les causes de la procrastination pour y remédier. Mais dans un premier temps, ce sont des causes paravents qui se sont manifestées (l’arbre qui cache la forêt, en d’autres termes), la menant sur de faustes pistes dans lesquelles la procrastination était devenue l’enemi à abattre. Rappelons au passage que la procrastination n’est pas un problème de gestion du temps.
« Et c’est ça le plus frustrant, depuis des mois je ne suis jamais restée spectatrice inerte de la situation. J’ai essayé plein de choses, et constater les échecs successifs, malgré mon implication, rajoute à ma colère. J’ai d’abord identifié que j’avais un souci dans ma gestion du temps. Sur les conseils d’un expert de ce domaine, j’ai commencé par une analyse précise et méticuleuse de ma façon de faire = chronométrer pendant 3 semaines, tout ce que je faisais dans une journée : chaque tache effectuée, du réveil au coucher.
Ca a été un travail assommant, et j’ai tenu car j’avais vraiment la volonté que ça s’améliore. Bilan final : des prises de conscience de mes points noirs certes, de ma volonté d’en faire trop en un temps restreint, donc impossible techniquement. Jai intégré que « choisir c’est renoncer ». J’ai tenté la planification au millimètre, pour tous les domaines de ma vie, lutter contre les dévoreurs de temps, m’imposer des horaires, la gestion de ma liste de tâche avec matrice Eisenhower (urgent/important), et tout cela n’a fait que rajouter de la pression. Je voyais encore plus précisément mes échecs, et les taches que je repoussais à vue d’œil !
J’ai aussi travaillé sur l’organisation matérielle. Me sentir mieux dans mon environnement de travail, dans mon bureau. Améliorer l’espace, l’organisation de mes dossiers, définir des créneaux horaires fixes pour certaines taches. Rien n’y a fait.
Pendant cette période j’avais un emploi à mi-temps, correspondant à mon ancien métier, je l’avais gardé par sécurité, le temps de lancer mon activité. Et j’ai fini par croire que c’était ce qui me freinait, voir ce qui bloquait mon développement. Donc j’ai décidé de prendre le risque, et je l’ai arrêté. 2 mois plus tard, constatant que la situation était toujours identique, je suis vraiment tombée de haut…
Et j’ai atterri sur le blog d’Ithaque. Vous recommandiez le livre « Comment ne pas tout remettre au lendemain » de Bruno Koeltz*, je l’ai acheté immédiatement. Dès que je l’ai commencé, j’ai été très enthousiaste. J’ai compris le mécanisme de la procrastination, et cela m’a soulagée… Et puis il a ensuite fallu faire les exercices, à nouveau des listes de tout ce que je repousse, et y faire face. Puis encore tester de nouvelles techniques, mais rien n’a fonctionné, plus les jours passaient, plus je me sentais mal, j’avais l’impression que c’était de pire en pire. Les sables mouvants m’aspiraient.
Changement de cap: plaisir et estime de soi
Très culpabilisée par ses comportements, Corinne en était arrivée à se refuser un plaisir qu’elle estimait immérité, puisqu’elle « ne faisait rien ». A focaliser uniquement sur la procrastination, elle l’amplifiait sans s’en rendre compte. En explorant la situation, Corinne a identifié rapidement que la procrastination lui permettait d’entretenir une mauvaise image d’elle-même, ancrée depuis longtemps. Pourtant elle est vive, brillante, pleine d’énergie et vu de l’extérieur, on l’imagine mal inscrite dans une mésestime d’elle-même qui déclenche des comportements procrastinateurs.
Mais ses doutes quant à sa capacité à être à la hauteur des prestations qu’elle voulait vendre avaient occulté jusqu’à la nature de ces prestations. Et concrètement, comment s’atteler à la rédaction de brochures ou d’un site web lorsqu’un blocage indéterminée entrave le ciblage de la clientèle et des prestations? ll est donc apparu que la première chose à faire était de détourner son attention de sa procrastination, de cesser de focaliser dessus, et de s’appliquer à lui permettre de renouer avec le plaisir (la joie, selon ses propres termes) et de renforcer son estime d’elle-même. En se débarrassant de ses doutes sur ses capacités, et donc de la peur qui va avec, elle pourrait se sentir en accord avec son projet.
« Je me suis adressée à Sylvaine quasiment par désespoir, j’ ai téléphoné, pour tenter de comprendre ce qui m’arrivait. Avoir un regard extérieur m’a paru être la seule solution. Dès le 1er entretien j’ai ressenti un mieux être, et j’ai compris qu’en focalisant sur la « procrastination » j’entretenais l’obsession et le malaise. Nous avons tout de suite identifié ce que je craignais, le bénéfice qui se cachait derrière mon comportement. Et que le fond du problème était l’estime de Soi. Prendre ma place… Cela a été une révélation, j’ai senti que j’étais enfin sur la voie, et à nouveau j’ai eu de l’espoir. »
Feuille de route
Au terme de la première séance, il est apparu que la procrastination de Corinne pourvait se régler avec un coaching et ne nécessitait pas une intervention psy: sa mésestime d’elle-même reste dans le cadre classique d’une société très ancrée dans le jugement.
A l’issue de la première séance, nous avions donc une feuille de route: renforcer l’estime de soi et renouer avec le plaisir, et je vous propose de la suivre en trois billets supplémentaires:
- Un bilan à l’issue de la troisième séance, où vous verrez ce qui a été mis en oeuvre pour redonner à Corinne un peu de confiance en elle et les conséquences de ce travail.
- Un bilan à l’issue de la sixième séance dans lequel vous verrez qu’un coaching procrastination n’est pas un long fleuve tranquille.
- Un bilan à l’issue de la dernière séance, dont je ne peux rien vous dire, puisque nous n’y sommes pas encore;)
*Comment ne pas tout remettre au lendemain, de Bruno Koeltz, est l’un des rares livres en français qui ne diabolise pas la procrastination et permet de réfléchir sur ces rouages et ce qui la déclenche. Les exercices qu’il propose sont un excellent début de réflexion, stade que Corinne avait déjà dépassé.
Voir aussi
Faut-il vraiment se débarrasser de la procrastination?
1001 procrastinations (Interview de Sylvaine Pascual sur France 2)
Procrastination et estime de soi
Dossier complet: Procrastination, comment l’apprivoiser
Aller plus loin
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